L’ŒUF DUR d 1 1 cave, et j’ai dû garder l’eau-de-vie avec moi. » Ainsi, dès le premier jour, Simon m’apparut comme un personnage bon et ivrogne et c’était bien là tout l’homme : simple, serviable, vicieux. J’aimais sa vie. A vingt ans, réformé à la conscription pour faiblesse cardiaque et à soixante-seize igno rant encore ce que pouvait être la maladie. Il avait été marié à une fille intelligente et débauchée, Victorine; elle avait üe l’argent; Simon en dépen sait. Il passait sa vie paisiblement à boire, à faire l’amour et à jouer ; il était celui qui rêve des chemins creux où les femmes livrent leur taille, des cartes de café poisseuses et écornées qu’on jette sur un petit tapis rouge avec un œil déjà voilé par le vin. Il avait vieilli, mais ses désirs res taient éternellement jeunes et il était en même temps devenu le bon quéqué qui sourit aux petits enfants, les prend sur les genoux, donne des bonbons et des caresses. Cependant, sa femme, ennuyée de ses prodigalités, voulait la séparation de biens. Un matin, le facteur porta aux Ribattes un petit papier qui priait les époux Simon de comparaître devant le tribunal. Victo rine, seule à la maison, descendit, sans prévenir personne, à la ville, et Simon n’eût même pas la ressource de se défendre. Un juge lassé demanda à sa femme : « Qu’avez-vous à reprocher à votre mari ? » — « Il boit, il joue, il me trompe », répondit-elle. Un jeune avocat blond, qui assistait à l’affaire, murmura en souriant, avec un geste sceptique qui fit onduler l’épitoge : « Avec cela, un homme est complet. » Et le bon Simon, ainsi stigmatisé, victime de la méchanceté humaine, se trouva dépossédé : il devint, sans bien comprendre pourquoi, l’hôte plus ou moins bien accueilli de sa femme et, comme par le passé, vécut dans la paresse, avec la nostalgie des zincs de village d’où l’on imagine enveloppé par une béatitude douce, dans un cadre tapageusement colorié, un monde plus facile, plus amusant, et plus propice aux pauvres gens qui cherchent l’amour. Je suis monté aux Ribattes par un clair matin d’été. Victorine, devant sa porte, avait un visage plein de larmes : elle disait : « Le pauvre, il dort à moitié... Et que maintenant nous allions si bien, tous deux..., et il va s’en aller, jeudi. » J’entrais et je trouvais, couché au fond d’une alcôve, rapetissé, squelettique, le visage taché, secouant, d’une main molle, afin d’éloigner les mouches, un immense mouchoir en couleur, mon bon Simon qui se mourait. Victorine se penchait vers lui : « C’est Monsieur Jean qui vient te voir. » Simon levait les yeux avec un regard de bête heureuse d’être caressée. Je balbutiais : « Allons, vous vous relèverez... tout ira bien. » Mais ces mots étaient si menteurs que je disais cela dans une langue sèche et sans accent, étrangère, si loin des inflexions caressantes et chantantes qu’il faut prendre dans les terres lumineuses du Causse, sous peine de rester incompris ; et ma joue plissée, mon attitude de commande, mon regard rageusement cloué sur une petite glace à côté du lit attestaient avec force mon mensonge. Une toux longue qui semblait vider tout son être secoua Simon et ce fut un crachat maladroit et interminable dans un vase intime en fer. Pauvre vase jadis grossièrement peint en bleu, aujourd’hui décoloré. Je devais le regarder avec pitié, car Victorine rudoya un peu Simon : « Ca- che-le, va, ce n’est pas joli... » — « Mais laissez donc, Victorine, je comprends bien, allez... » Je quittai le malade ; sursa porte, Victorine éclata en sanglots^ « Qu’est-ce que je vais devenir toute seule ? Mon père me le disait bien : « Ma pauvre, tu nous a soignés tous et peut-être personne ne te soignera. » Et mon père, vous savez, s’il avait été instruit... c’était un poète. Autour de moi, tout sera sale, sale... les draps, les seaux ; je mourrai dans la saleté, dans la saleté. » Puis, s’étant bien pleurée elle-même, elle gémissait sur Simon : « Il le disait bien : quand je tomberai, malade ce sera la fin. » Je quittai les Ribattes. —Cette agonie qui attristait mon cœur plaisait