Full text: Ça ira (3 = 1920, juin)

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ÇA IRA ! 
à disparaître. Avec peine, il se redressa, 
revit mélancoliquement les arbres rachi 
tiques, les fortifications et les champs 
plats, et continua sa route. 
Ce faisant, il atteignit un poste de 
garde. Apercevant une. sentinelle, il lui 
souhaita le bonjour, et expliqua sa 
présence. Le soudard jura, et ne répon 
dit pas. 
Plus loin, il aperçut un cocher se 
dirigeant vers la cité. Il le héla. L’homme 
le regarda sans confiance, et lui dit : 
“ Que te faut-il ? „ 
Il répliqua : “ Camarade, je m’ennuie. 
J’aurai vingt ans, bientôt, et ma vie 
s’est usée à divaguer. Mes poches sont 
vides, et mon cerveau est farci d'idées 
modernes. Volontiers, je t’embrasserais, 
si ton cheval était moins harassé, si ton 
haut de forme ressemblait moins à une 
caboche édentée, et si ta barbe était 
moins sale. Mon cœur est large, cepen 
dant, comme l’océan atlantique, et je 
t’y accorde une place enviable. Une 
promenade, que j’achevais en ces lieux 
désolés, a rompu mes jambes. Je te 
demande un service : me reconduire 
à ma chaumine, et m’offrir un cigare. „ 
“ Es-tu fou, „ s’écria le cocher ? 
“ Admirable confrère, répartit-il, tu 
n’oses pas prononcer mon éloge. Si 
j’étais fou, tu le serais plus que moi. Je 
te prie simplement de me tirer de la 
misère, d'avoir pitié de ma solitude, de 
noter ma passion des voyages, et de me 
reconduire, lentissimo, chez moi. „ 
“ Sacré nom de nom ! s’exclama le 
cocher, je n'ai pas le temps de m’amuser „ 
et il engagea son cheval à lever la 
séance. 
Mais l’aimable animal avait reconnu 
un ami et se refusa à partir. L’homme 
se fâcha ; ses traits prirent l’aspect d’un 
discours académique, et sa voix répandit 
des invectives. Le cheval opposa un 
flegmatique silence à cette colère. Un 
fouet claqua ; un hennissement dilata 
l’atmosphère, et le fiacre ne parvint 
à s’ébranler qu’avec l’assentiment des 
trois partis, unis hypocritement : la bête, 
l’homme, et le flâneur. 
Présentons le héros. 
Un crâne chauve, que vous con 
naissez ; vingt ans, dont vous avez eu 
la preuve ; un cœur énorme et un esprit 
lucide. Le désir d’être confondu avec la 
masse, lui fit oublier son nom ; donc, 
anonymat et modestie. Poète inter 
mittent et chevalier d’inaction. Au reste, 
persuadé de l’instante nécessité d’un 
chambardement mondial et presque 
décidé à l’inaugurer. Nous l'intitulerons : 
le gosse, à moins que vous ne préfériez : 
le type, le machin, ou, même, le bazar. 
Le gosse a quitté la demeure pater 
nelle parce qu’il n’accepte pas les 
opinions maternelles. Sa malheureuse 
mère lui avait exposé les avantages d’un 
emploi budgetivore ; elle avait insisté, 
avec tendresse, sur la sécurité d’une 
existence paisible et l’agrément d’une 
compagne légitime. Ses illusions som 
brèrent devant l’entêtement du fils, âpre 
défenseur de la liberté, et dépositaire 
avéré d’enthousiasme. 
Depuis ce conflit, il séjournait à l’abri 
des remontrances. Ayant trouvé une 
chambrette au soixante-cinquième étage 
de la quarantième maison de la vingtième 
impasse, il s’y contraignait à un labeur
	        
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