Full text: Ça ira (3 = 1920, juin)

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ÇA IRA ! 
Les trams glissent pour quinze cen 
times. Une poitrine montre son exca 
vation. Une anglaise en taxi. Manivelle. 
J'achète un livre. On patine sur glace. 
Les valses. Figures. Courbes. Pirouettes. 
J'aime les proportions grandioses et • 
kilométriques. J'aime la spirale lumineuse. 
Au crépuscule, ils sont assis. Ciné. 
Les couples plongent silencieusement. 
Une auto s'immobilise devant un 
bar. Fille d’auberge : convoitise. 
La lampe Philips fait zizi. Nuit. 1 -Les 
monstres du sommeil attendent. 
Paul JOOSTENS. 
Fragment 
Une frénésie d’écrire s’est emparée 
des hommes. 
Les livres sont d’un prix inabordable 
à bien des bourses ; les idées demandent 
une sage distillation pour ne pas être 
une banalité ; cependant, mille œuvres 
nous tentent et des noms, des noms 
toujours, s'imposent. 
Dernièrement, M. G. Lecomte expo 
sait, au cours d’un intéressant article 
paru dans la Revue des deux mondes* 
les difficultés sans nombre que ren 
contrent écrivains et éditeurs. Hausse 
constante sur le papier et la main 
d'œuvre. Grèves intermittentes des 
imprimeurs. Sabotage du travail. Le 
public, en général, se désintéresse des 
tentatives jeunes, et des auteurs illustres 
sont déjà fort heureux d'obtenir son 
attention. Cela s'explique. La lecture 
est moins une étude qu'un amusement, 
et l’on donne plus volontiers son pécule 
aux cinémas qu’aux pauvres gens de 
lettres. La parole de Charles IX “ il 
faut nourrir les poètes, mais non les 
engraisser ” est d'une application una 
nime/Nous sommes condamnés à mou 
rir dans la misère. 
A moins de conter les amours d'un 
moteur, ou de narrer les aventures 
polaires d'un hydroglisseur, il n'y a plus 
moyen -d’être original. Les sentiments 
sont tous catalogués ; les plus violentes 
passions sont vécues ; les morts subites, 
les 1 assassinats et coups de théâtre 
similaires sont vieux ; la tâche du scribe 
est délicate et le choix d'un sujet est 
l’invention la plus compliquée, je pense, 
qui soit humaine. Il est possible, à la 
rigueur, de violer la langue et d’aligner 
des mots intervertis avec un flegme 
farceur : cette liberté ne changera pas 
la peine, et je m'étonne de ne pas voir 
se consumer, sans arrêt, les plumitifs en 
quête de nouveauté. 
Dans une situation aussi critique, 
l'optimisme de nos confrères —• car, 
l'assurance de leur talent, l’affirmation 
de leur travail, la nécessité de leur 
parole constituent un optimisme — est 
curieusement admirable. Chaque indi 
vidu lettré, sain de corps et, parfois, 
d'esprit, veut se joindre au débat. Il 
s’agit de définir une atmosphère, de 
présider à la réalisation d’un idéal vague 
bien que net, ou seulement de s'opposer à 
la marche vers le bien, en approuvant 
capitalisme, favoritisme, militarisme, 
prussianisme, bourgeoisisme et bêtes 
également méchantes. Les voix se 
pressent, se couvrent, se contredisent. 
Le chœur est vaste ; les chefs d’or 
chestre pullulent ; il y a des écoles, des 
clans, des académies. Toutes ont un 
programme, un directeur, un secrétaire 
et des adeptes, et cette foule discute, 
explique et hurle, pour l'ennui de l'audi 
toire. La foire aux sottises est immense ;
	        
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