Full text: Ça ira (5 = 1920, août)

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ÇA IRA ! 
imitation, mais dans leurs qualités intrin 
sèques d’équilibre, d’harmonie et d’ex 
pression. Seulement, ces qualités subis 
saient encore la contrainte d’une forme 
tyrannique et fausse qui empêchait leur 
libre épanouissement. En 1919 Jespers 
consomma la rupture avec le passé et 
conquit enfin les éléments de son métier 
expressionniste. Désormais il eut luci 
dement conscience de ce qu’il n’avait 
fait que pressentir jusqu’alors. 
Ce qui frappe dès le premier coup 
d’œil en contemplant cette série de 
linos, c’est leur extraordinaire variété, 
non seulement d’aspect mais aussi d’in 
spiration. C’est que l’artiste n’a pas 
voulu publier une collection de gravures 
d’une tendance uniforme et exécutées 
toutes à l’aide du même procédé. Il a au 
contraire voulu donner un témoignage 
des infinies possibilités de l’expression 
nisme en réalisant au moyen de la seule 
ressource des blancs et des noirs six 
œuvres qui, bien que datant à peu près 
de la même période, s’imposent cepen 
dant par des qualités d’ordre entièrement 
différent. Ce qui démontre que les lois 
auxquelles nous faisions allusion plus 
haut sont loin d’être despotiques ou 
limitatives de la fantaisie et de la person 
nalité du peintre. 
Dans la préface que Paul VanOstayen 
a écrite pour cet album, il a fort bien 
déterminé le caractère particulier de 
chacune des planches qu’il contient. Les 
unes, comme “ Nu „ et “ Le Récom 
pensé „ , sont purement constructives ; 
d’autres, “ Les Amoureux „ , “ Fête 
japonaise „, se haussent jusqu’au lyrisme 
le plus expressif ; enfin la dernière, 
“ Improvisation I „ , n’est autre chose 
que la transposition plastique de la 
musicalité de l’artiste. 
A ces différences dans l’attitude qu’il 
adopte pour réaliser son sujet, et qui 
dépend en grande partie de son humeur 
du moment et des influences qui ont 
prise sur sa sensibilité, il faut encore 
ajouter le contraste des motifs eux- 
mêmes. Alors que dans “ Nu „ , par 
exemple, le sujet est tout à fait acces 
soire et simplement prétexte à une 
composition quasi-architecturale, il n’en 
est pas de même dans “ Fête japonaise „, 
œuvre objective — bien que d’une 
objectivité spéciale n’exprimant que le 
caractère lyrique, l’essence des choses — 
et où le thème employé conserve toute 
son importance. La cinquième lino, “ Le 
Récompensé „, procède à son tour 
d’une inspiration entièrement opposée 
à celle des dessins précédents : c’est la 
représentation esthétique d’un concept 
politique, mais les valeurs plastiques y 
restent toutefois prédominantes. 
Malgré ces divergences et ces con 
trastes, toutes ces œuvres ont cependant 
des caractères communs qui donnent à 
l’ensemble une profonde unité. C’est que 
l’artiste les marqua toutes de sa puissante 
individualité. Dans toutes ses manifesta 
tions, même celles qui paraissent n’avoir 
entre elles aucun rapport, il affirma un 
tempérament dont le rythme résonne à 
travers son œuvre entier. Floris Jespers 
est un passionné, qui traduit en couleurs 
ardemment expressives, en courbes 
voluptueuses les réactions que subit son 
être au contact de la vie, non pas toute 
la vie, comme dit le cliché traditionnel, 
mais l’existence fiévreuse de son époque 
et l’agitation éperdue de nos complexes 
humanités modernes. Complaisamment
	        
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