Full text: Ça ira (5 = 1920, août)

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ÇA IRA ! 
des vacarmes, s’engouffre dans les salles 
nocturnes où gigotent, sur un morceau 
de toile, des personnages muets, à moins 
qu'il ne perde son temps à avaler un 
liquide visqueux, excitant, qu’est la bière. 
A mes côtés il paraît un pygmée et ses 
voisins aussi, tant cette race a perdu en 
force et en beauté. Un poids de cinq 
livres l'étrangle. Une souris lui occa 
sionne de telles démangeaisons aux 
orteils, qu'il saute comme un kanguroo, 
et m'assure qu'il adore le tango. Il dispute 
de politique sotte, où les vocables socia 
lisme, internationalisme, bolchévisme 
indiquent — dit-il ■— des tendances 
modernes de la pensée humaine. (Bol 
chévisme ? Cela consiste à ne pas tra 
vailler et à voler les autres. Socialisme ? 
Je ne me rappelle plus le sens de ce mot. 
Internationalisme ? L’art d’une femme 
que nul de ses amants ne soupçonne 
d’être une concubine universelle.) Ah ! 
mon cher eunuque, je regrette le sérail 
d’Isqahan, où Zachi, aux seins roses, et 
Zélis, aux doigts embaumés, prodiguent 
des caresses laseives et des paroles onc 
tueuses comme de la mélasse. Quand je 
pense à leur amour, à leur passion, à 
leur hystérie, je suis mélancolique comme 
Edgard Poe. 
Dupatelin est malheureusement marié. 
Sa femme est stupide. Elle danse, matin 
et soir. Elle confectionne des robes qui 
sont des sacs à café. Elle n'est pas jolie, 
ce qui est une qualité. Maintenant, 
l’amour n’est plus une offrande mais une 
besogne physique... Madame Dupatelin 
est insupportable. Elle est grosse et s’en 
plaint avec une rage inconcevable. Son 
mari en pleurt. Il reproche à son épouse 
d’ignorer les moyens d’éviter les enfants, 
et se courrouce à l’idée qu'il sera, bien 
tôt, père pour la douzième fois. Une 
pareille honte ne s’est oncques vue. A 
peine, ajoute-t-il, sur l’air des lampions : 
Mein Vaterland musz groszersein ! (Ma 
patrie doit être plus petite). 
Il est intellectuel, j’entends qu’il est 
acoquiné avec des hommes barbus et 
vénérés, avec des femmes paresseuses 
et bavardes. Parfois, il les rassemble 
chez lui, et cette affluence constitue un 
“ cénacle „ , dont il est le directeur-pro 
priétaire. Là, les heures passent à griller 
des cigarettes, à roucouler selon des 
thèmes cacophoniques, à marteler une 
cage de bois d'où jaillissent des sons 
crispants, à médire du prochain, à con 
tester les mérites des œuvres actuelles, 
et à conter quelques historiettes dont 
la moralité est de se pervertir sans lassi 
tude. Ils éditent une gazette... 
Non ! mon cher eunuque, ces hommes 
ne sont pas des hommes. Ces femmes 
ne sont pas des femmes. Ce sont des 
pantins. 
J’ai souillé ma peau à la leur (Ne le 
raconte pas à Fatmé !) Ils célèbrent 
l'ordure et se vantent de leur vanité. 
Ce sont des machines. 
Sois béni. Soigne mes femmes avec 
zèle. Procure-leur tous les plaisirs qui 
sont innocents. Par le courrier prochain, 
je m'étendrai sur d’autres sensations. 
Celui-ci t’apporte encore des pralines 
pour Zachi, des jupons pour Roxane, 
un parapluie pour Zéphis, et de la 
poudre de riz (marque " premier aveu „) 
pour Zélis. Tu partageras entre leurs 
compagnes les kilos de nougat que je 
joins au colis. 
Le 6 de la lune de Zilhagé, 1920. 
Usbek. 
Willy KONINCKX.
	        
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