Full text: Intervention surréaliste (1)

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nivences de MM. Chiappe et Renard. Le 
premier, le césar en peau de bourrique, ne 
partage point le culte que le second, le 
chancre mou à binocle, voue à Robespierre. 
Et pendant ce temps-là, M. Barthou, préposé 
aux fliqueries étrangères dans une quasi-dic 
tature de grande fliquerie, M. Barthou, d’un 
œil, surveille les hypothèques de l’impéria 
lisme français sur la Tchécoslovaquie des 
sokols et des gardes blancs, tandis que, de 
l’autre, il ose encore diriger une collection 
d’études historiques intitulées « Les grands 
révolutionnaires » où, récemment, a paru un 
ouvrage sur Marat. Et voilà comment nos 
saletés les plus salement officielles jouent 
de l’accordéon avec les plus propres des 
noms propres. Mais qu’importe, Robespierre 
demeure l’incorruptible et Marat le premier 
théoricien de l’insurrection armée. Cette 
priorité lui vaut, depuis bientôt un siècle 
et demi, la haine des historiens bourgeois. 
Elle lui vaut aussi l’admiration des histo 
riens soviétiques, tous d’accord pour recon 
naître un magistral essai de théorie de la 
Révolution dans les Chaînes de Vesclavage, 
ce livre dont Karl Marx annota le texte 
avec un soin extrême. 
Si la France de 1934 voit ressusciter l’in 
fect esprit d’union sacrée, ce n’est point par 
un barrésisme d’extrême gauche qu’il faut 
répondre au barrésisme de droite et d’ex 
trême droite. Les intellectuels révolution 
naires ne doivent donc pas oublier que Ma 
rat est aussi l’auteur d’un Essai sur Vhomme 
qui portait en épigraphe cette phrase de 
Jean-Jacques Rousseau : La plus utile et la 
moins avancée de toutes les connaissances 
humaines me paraît être celle de Vhomme. 
Marat reproche à Racine, à Pascal, à Vol 
taire d’avoir fait de la connaissance de 
l’homme une énigme. L’effroi ravage les 
deux premiers. Comme l’esquimau dont Le- 
vy-Bruhl rapporte les paroles (le Surnaturel 
et la nature dans la mentalité primitive), 
comme tous les croyants, Racine, Pascal, 
eussent pu dire «Nous ne croyons pas, nous 
avons peur ». Mais qu’elle se fasse ironie 
pour cravater le cou décharné de l’agnos 
ticisme voltairien, toujours et encore, quelle 
que soit la forme de son renoncement, la 
terreur devant l’énigme n’est jamais que 
l’expression variée, variable d’une seule et 
unique lâcheté intellectuelle. 
Quand un poète aussi merveilleusement 
sensible qu’Eluard s’écrie « Il faut déshuma 
niser Vunivers », quand les écrivains révo 
lutionnaires réunis au congrès de Kharkov 
s’accordent à reconnaître qu’un intellectuel 
ne doit jamais venir à la Révolution par 
humanitarisme, c’est que, d’abord, il faut 
nier les notions d’humain, d’humanitarisme, 
d’humanisme telles qu’elles ont cours dans 
une société bourgeoise à la fois pourrie de 
christianisme et peinturlurée de scepticisme. 
L’homme doit nier Y humain 9 Y humanitaris 
me, Yhumanisme bourgeois, parce que cet 
humain, cet humanitarisme, cet humanisme 
nient l’homme. L’homme doit nier ce qui 
le nie. Ainsi, et seulement ainsi, par la né 
gation de la négation, il s’affirme. 
En vue d’une nouvelle affirmation, Marat 
requiert contre le régime, contre la reli 
gion. La rigueur qu’il apporte dans toute 
considération fait de lui le précurseur du 
socialisme scientifique. Dès son extrême jeu 
nesse il a une activité — culturelle, dirions- 
nous aujourd’hui — qui va servir de fonde 
ment inébranlable à sa non moins inébran 
lable activité révolutionnaire. Ses recherches 
sur la lumière lui valent d’être salué comme 
un nouveau Newton. Il soigne ses malades 
à l’électricité. Il dresse un plan de législa 
tion criminelle. 
Ce dernier travail nous semble témoigner 
d’une préoccupation qui ne saurait jamais 
cesser d’être actuelle en période pré-révolu 
tionnaire. 
A lui seul, le moindre délit particulier 
dénonce le mauvais état général. 
Et Violette Nozières, à la petite Roquette, 
n’a plus d’avocat. Elle est une accusée em 
barrassante. Pas pour les accusateurs, bien 
sûr. Mais « les droits sacrés de la défense » 
ont d’autres robes à brûler. M. J. C. Le 
grand a trop de lettres à écrire aux jour 
naux. Le vieux Géraud est trop vierge. Et 
puis ça ne l’amuse pas de plaider pour une 
femme, puisqu'on ne guillotine pas les fem 
mes, en temps de paix. 
Violette Nozières, dans la moisissure de 
l’ombre qui l’emprisonne, il ne peut se faner 
le bouquet des beaux phosphores. Une haute 
flamme noire danse plus haut que l’horizon 
et l habitude. Tous les orages vont faire 
écho à la voix qui hurla en mots de soufre, 
en mots de souffrance, la condamnation 
m 
d’un monde où tout était contre l’amour. 
René CREVEL.
	        
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