Full text: Intervention surréaliste (1)

87 
haut degré, l’éclosion de l’amour sexuel, 
de l’orgueil et de la curiosité, mais c’est 
pour le conduire à leur répression violente. 
Quand les impulsions primaires, suivant une 
dialectique naturelle, se sont muées en ten 
dresse filiale, volonté d’identification pa 
rentale, etc., ces sentiments, à la faveur des 
quels, comme on le sait, se fait l’intromis 
sion chez l’enfant de la morale en cours, de 
la religion, des opinions politiques, etc., 
ont acquis à la suite d’un long et dégradant 
combat la force même des impulsions vain 
cues. L’amour, l'orgueil, et la curiosité ont, 
par contre, perdu leur violence initiale et 
matérielle, souvent à jamais, au point de 
devoir être toute la vie subordonnés à la 
force dun complexe moral. Qu’un homme 
ou une femme s’avise de pousser un désir 
matériel, par exemple l’amour, vraiment au 
premier plan, il se verra vite l’objet d’un 
réflexe de réprobation à peu près identique 
dans toutes les classes. L’homme occidental 
moyen, même celui qui, en dépit de son 
intelligence, n’en sait rien, se trouve, du 
fait de l’éducation familiale, procédé géné 
ralisé de sa fabrication, extraordinairement 
inapte à la violence de l’amour, au meurtre 
vraiment égoïste, sans justification héroï 
que, au luxe, à tous les instincts immédiate 
ment et phénoménalement matériels (1). 
Il les méprise au fond, et souvent il codifie 
subtilement ce mépris, ou triche en subli 
mant. Par contre, les sentiments sociaux in- 
trojectés à la faveur des sentiments fami 
liaux ont acquis par contagion chez lui la 
force que ces derniers ont volé aux ins 
tincts primaires. Une prospérité sensation 
nelle de l’aptitude aux exaltations collecti 
ves va de pair avec la 
• * 
du désir. La 
violence refusée à l’amour et à l’orgueil, 
peut trouver là une issue (2). 
Tout le processus qui consiste à préparer 
par la famille la scission de l’affectivité 
humaine pour aboutir à la 
• ^ 
i*e du désir 
n’est pas propre au capitalisme et repré 
sente un legs du féodalisme chrétien. Maià 
le capitalisme, en tant que forme nouvelle 
de l’antagonisme des classes, introduit une 
cause supplémentaire et qui lui est propre, 
de misère affective, laquelle est la domina 
tion suprême de l’argent. Or, et c’est ici 
l’originalité essentielle du capitalisme, l’ar 
gent dominateur suprême n’est pas moins 
écrasant pour les sentiments que pour les 
désirs. Le pouvoir réel de l’argent est tel 
qu’il intervient phénoménalement dans l’af 
fectivité, qu’il devient l’objet d’un désir — 
fondé sur une naturelle sublimation sadi 
que-anale — dont la violence va colla 
borer avec les sentiments idéaux pour bri 
mer le désir matériel, mais va aussi se re 
tourner contre le sentiment idéal lui-même. 
Encore une fois, dans la société, le mobile 
de l’appât du gain peut s’affaiblir en haut 
par la satiété, en bas par le désespoir (3). 
Encore une fois c’est dans l’immense masse 
intermédiaire de ceux qui peuvent espérer 
une ascension sociale que le mobile en queo- 
tion va principalement dominer. La véri 
table maturité et le signe d’un esprit adulte 
dans le monde bourgeois n’est pas tant 
l’adhésion aux sentiments idéaux collectifs 
que la reconnaissance de la réalité et du 
pouvoir suprême de l’argent (4). Ce pou 
voir suprême attaque la base matérielle du 
désir; il émousse le désir, le diffère, le 
subordonne au gain, mais il attaque aussi 
la base sentimentale des groupes, famille, 
religion, patrie, il tend à les fonder d’unr^ 
manière uniquement contractuelle. Il en 
résulte la contradiction paradoxale et ori 
ginale du capitalisme libéral, qui est que 
ce régime d’une part mobilise et développe 
les sentiments sublimes, d’autre part, les 
brime, les agace, et prépare de ce fait une 
misère du sentiment aussi intense que la 
misère du désir. Celle-ci, comme celle-là, 
sauf à la limite dans la classe prolétarienne, 
est disjointe de la misère économique et, 
chez l’individu moyen, hors de proportion 
dans un rapport toujours appréciable, avec 
l’insuffisance variable de ses ressources pé 
cuniaires. 
Dans ces conditions, si la minorité pro 
létarienne veut une révolution qui apaise 
avant tout sa misère économique, à laquelle 
sa misère affective est liée, avec laquelle 
elle tend à se confondre, les importantes 
masses moyennes, qui sont majorité en 
France, chargées d’une fixation morale à la 
fois renforcée (contre le désir), et ba 
fouées (par l’argent), sont absolument mû 
res pour une révolution avant tout senti 
mentale dirigée à la fois contre le désir et 
contre Vargent, à la faveur de laquelle der 
rière le sentiment et avec la plus grandiose 
hypocrisie passeront ou ne passeront pas 
quelques revendications matérielles. Cette
	        

Note to user

Dear user,

In response to current developments in the web technology used by the Goobi viewer, the software no longer supports your browser.

Please use one of the following browsers to display this page correctly.

Thank you.