Full text: Littérature (3 (1921), 18)

La Vie Intellectuelle 
IDÉES D’UN PEINTRE 
7 novembre. Derain dans son atelier. Nul besoin d’entrée en 
matière. Je fais l’éloge d’une toile représentant une chasse au 
sanglier (pour l’appartement de l’explorateur Nansen). Derain 
s’en montre plutôt mécontent : l’œuvre manque de lyrisme. Il 
faudrait avoir intimement pénétré la vie des choses qu’on peint. 
La forme pour la forme ne présente aucun intérêt. Quand je 
parle à quelqu’un, que sais-je de la forme de ce quelqu’un ? 
Rien d’autre ne compte que la tension de ses sens vers moi ; 
elle seule me donne l’impression de la vie. Cela n’entraîne 
nullement à peindre l’homme et à ne pouvoir peintre un homme : 
les différences individuelles subsistent (le pavillon de l’oreille 
est d’autant plus grand chez un sujet que celui-ci entend moins 
bien). La peinture ne peut prétendre à une plus haute ressem 
blance. La forme doit renseigner sur la fonction. Rien à chercher 
au delà des sens. La même règle s’applique aux bêtes et aux 
plantes. La vie d’un arbre est un mystère qu’aucun peintre n’a 
réussi à percer. Presque seul Henri Rousseau peut-être s’en 
inquiéta : encore vit-il trop la feuille au détriment de l’ensemble. 
On vend dans les foires un jeu qui consiste à faire sortir un 
anneau d’un dédale de fil de fer. C’est le même problème que 
celui de la vie d’un arbre (le peintre gagnant est celui qui 
dégagera l’anneau) ou que celui de la vie d’une chose inanimée : 
qui peut passer pour avoir saisi le « mouvement » d’une étoffe 
(immobilité = mouvement absolu) ? Tout ce qui tombe sous mes 
sens joue un rôle pour moi ; ne pas tout rapporter à moi serait 
naïf ou hypocrite. Derain ne met en cause que la vie physique. 
La science la plus captivante est l’histoire naturelle. J’enfonce 
un haricot dans la terre et il en sort dix sans que j’aie recouru 
à un instrument : n’est-ce pas merveilleux ? 
Voici une balle. En peinture on ne l’a jamais prise que pour 
une sphère, on n’a jamais donné d’elle qu’une représentation 
mathématique. Elle est douée pourtant de propriétés plus impor 
tantes : elle roule, posée sur un plan elle oscille. Elle peut aussi 
être élastique, rebondir. Qu’aurai-je dit de la balle quand je 
l’aurai faite ronde ? Il ne s’agit pas de reproduire un objet, mais 
la vertu de cet objet, au sens ancien du mot.
	        

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