L’ŒUF DUR 
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il rassembla tout ce qui restait de force dans sa petite voix grêle pour crier 
à l’homme noir qui signifiait la mort : « Monsieur le Curé, quand je serai 
guéri, je vous verrai avec plaisir, mais pas aujourd’hui. » Le prêtre insis 
tait ; Victorine gronda son époux : « Voyons, sois aimable pour M. le Curé 
qui s’est donné la peine de venir te voir, comme il le fait pour tous les 
malades. » Mais Simon s’obstinait, se prenait de colère : « Pas aujourd’hui, 
Monsieur le Curé... # Oh 1 non 1 Pas aujourd’hui. Encore quelques verres 
d’eau-de-vie, quelques regards luisants sur les filles, encore quelquesmanilles 
avant la confession finale qui vous met nez à nez avec l’au-delà. 
Condamné par le médecin, pleuré par sa femme, visité par le prêtre, Simon 
n’est pas mort ; le cœur était resté solide : un matin, le tailleur a ressenti 
une faim nouvelle (non pas l’appétit des anciens jours, mais une grosse faim 
lourde qui barre toute la poitrine) et il s’est levé dès l’aube ; la machine était 
remontée, bien encrassée encore sans doute et pas pour bien longtemps, 
une pauvre machine toute secouée par le râle : mais enfin Simon était 
debout. Et maintenant c’étaient de longues journées de lézard passées au 
coin du feu. Victorine à côté de lui contrainte de lui fabriquer continuelle 
ment de gros gâteaux de farine, des ceirvelés (gaufres) et des tritons. Le doux 
et pacifique Simon sortait de sa maladie avec une faim et une soif tyran 
niques ; et, devenu impérieux et volontaire, il exigeait violemment qu’on 
les satisfît : la vie de Victorine était maintenant une perpétuelle allée et 
venue à la cave. Une nuit, Simon la réveillait : « Je voudrais boire. » — 
La femme, fatiguée et ensommeillée, lui demandait : « Voyons, attends le 
jour. »— «Je veux boire tout'de suite, ou sinon je vais taper. » Et c’étaient 
une bordée d’injures et des exigences de sultan, Victorine obligée d’impro 
viser en peine nuit, une collation copieuse. Je suis remonté aux Ribattes 
voir Simon guéri. Je l’ai trouvé maigre et chétif, toujours altéré et affamé, 
le regard congestionné et sans pensées : nous avons parlé quelque temps, 
mais, fatigué, il a dû aller s’étendre dans la pièce voisine; puis, avec Victorine 
ragaillardie par la guérison de Simon, bien qu’intimidée par ses nouvelles 
façons, nous nous entretenâmes de mes bonnes amies. — Un instant, la 
guérison de Simon m’avait choqué : habitude!puérile d’écrivailleur tenant 
à tout prix à encadrer la vie dans des chapitres nettement découpés et 
toujours rationnellement cohérents. L’agonie de Simon m’ayant fait réfléchir 
sur la mort, Simon, par décence littéraire, devait mourir. Un instant aussi, 
— dernière invasion du besoin de faire de la littérature, — je me suis pris à 
songer d’écrire : le vrai Simon, doux et bon, est mort ; le Simon mauvais 
et à demi-impotent que je viens de voir est une création fantaisiste et sans 
intérêt de la maladie ; et, d’ailleurs cette distinction entre les deux Simon 
eût été à moitié exacte ; mais j’ai résisté à toutes les insidieuses sollicita 
tions de ma conscience en quête du « morceau » à faire. — Simon vit ; accep 
tons simplement les lois naturelles qui ont voulu qu’il vive. Qu’il vive 
donc, le cerveau vide, les mains tremblantes, les désirs méchants ; qu’il 
vive avec sa faim dévorante et sa hantise du curé, — du bon curé de cam 
pagne, viellard spirituel et combattit, qui, sortant parfois de son presby 
tère au toit ruiné, signe de l’anarchie communale, passe sur les routes 
d’un pas lent et vigoureux pour aller voir les hommes qui vont mourir. 
3-4 octobre 1921.
	        
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