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L’ŒUF DUR 
L 
parfum du péché me poursuit au creux des paumes et se mêle à l’encens 
des prières. Tous mes péchés sont nés dans la douleur, le remords m’a tou 
jours empêché d’en jouir : ils furent tous suivis de résolutions énergiques. 
A quoi bon tordre mes mains ? Je souffre d’être indigne, moi qui porte la 
parole de Dieu. Il m’a choisi parce que je pleurais. Je leur apporte, aux 
foules, le Bien dans une coupe infâme et c’est cette coupe qu’ils aiment, 
lis aiment mieux le son de ma voix et les plis de ma robe blanche que les 
paroles d’amour que je leur tends. C’est par leurs yeux suspendus à mes 
gestes tendres que pénètre en eux la Bonté. A genoux, ils adorent Dieu dans 
ses attitudes. Il faut une idole à la foule : un jour, Chariot, un autre, Moi. 
Je leur apporte la Sérénité dans la Douleur : mon désespoir les fait graves 
et bons. 
Je prends mes repas dans une honnête famille. La nièce de la dame m’a 
pris à part : « Ne parlez jamais du fils de la maison. On ne prononce jamais 
son nom. Il a fait de mauvaises fréquentations. Il a mal fini. Il a tourné 
mal. Il a déserté. » (Il avait déserté pour obéir au Christ.) 
Quand je rencontre un homme de bien dans un tramway et que je vois ses 
bons yeux qui s’humilient, j’en ai la douleur. Puis on fit de la musique dans 
ce tramway, une dame américaine accompagna des chansons nègres sur sa 
guitare, et l’on passa à la ronde une gourde de whisky, chacun dut boire à 
même le goulot sous peine de passer pour un « piètre individu », une « pu 
tain », un « sinistre drôle » (ce sont là leurs expressions favorites). 
Je suis le Général des Messies, mais vous êtes mon frère par votre douceur 
et votre regard triste. Venez avec moi ce soir au cinéma. Nous nous met 
trons dans un coin et nous pourrons pleurer ensemble. 
H ommes 
L’illusionniste jongle avec les âmes des spectateurs. Il en laisse tomber 
deux ou trois qui s’écrasent sur le sol avec un bruit mat : c’étaient de vraies 
aines 
Les hommes assis en rond oublient régulièrement ceux-ci qui meurent 
dans les prisons. L’athlète au torse tatoué de symboles précieux (ce sont de 
tendres dédicaces) soulève le monde à bras tendu et le repose d’un geste 
las sur le tapis usé. L’écuyère dévoile à tous les moindres recoins de son corps, 
mais aucun n’a pu connaître le moindre détour de son âme. Tout un lambeau 
d’humanité meurtrie se mire avec joie dans la grimace d’un clown. 
Trois violettes de Parme oubliées sur la banquette. 
L’orchestre transforme en parades foraines des rhapsodies hongroises, 
des valses florentines. Le sauteur blond entre un peu pâle. C’est ce soir qu’il 
doit mourir. Le directeur sait que le public aime les accidents : on tire les 
noms au sort dans un vieux chapeau de feutre. La petite amie du sauteur 
pleure à grosses larmes. 
Le tapis rouge tourne au milieu des hommes. La mort, entrée par hasard, 
s arrête intimidée entre la marchande de programmes et le pompier de 
s ervice*
	        

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