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L’ŒUF DUR 
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talité amoureuse à un besogneux... — Jean cherchait un compli 
ment, se perdait dans les images qui lui étaient suggérées... Il 
toisa Yvonne et il eut cette phrase ridicule : 
— « Avez-vous lu Stendhal ? 
Le son même de ces paroles l’attrista... Yvonne, bonne élève 
d’école primaire supérieure, n’avait assurément pas l’histoire de 
Julien Sorel dans ses morceaux choisis. Il se railla rageusement : 
« Une phrase de plus au frontispice de Bouvard, o Flaubert î » 
— Cependant il s’apercevait que sa question n’était en somme que 
sa pensée formulée — sottement d’ailleurs — à haute voix. Sten 
dhal bougonnant des évocations romantiques devant la Pietragua 
avec un certain scepticisme intellectuel, était assez près de la petite 
scène que jouait Jean pour que son nom prononcé dans le jar 
din de M. Lafourcade fut autre chose qu’une stupidité pédante. 
« Avez-vous lu Stendhal ? » 
Jean avait dit cela d’un ton vulgaire, gras et brutal, — le scus- 
officier mécontent de ses hommes. — Yvonne était un peu décon 
certée. Puis, s’adoucissant, très gamin, et d’une voix rapide, essouf 
flée, comme un enfant qui raconte à sa maman une vilaine chose 
dont il veut être très vite pardonné : 
« — Vous avez de beaux yeux, — très beaux — Oh ! oui, de 
beaux yeux : et, vous comprenez, je n’allais pas vous faire la cour, 
— n’est-ce pas, on ne fait pas la cour, — et justement Stendhal, 
il ne voulait pas faire la cour, du moins certaines cours... Alors... » 
Musclé, écarlate, le bruit des cuivres sonnant l’interruption 
du bal pour le souper, suspendit l’exegèse de Stendhal... Le'.drapeau 
de la classe flotta, une retraite s’organisa. Jean salua Yvonne : 
mais dans l’élan de ses muscles préparant par saccades le départ, 
il entrevit le visage d’Yvonne, rapetissé et sur lequel des larmes 
honteuses semblaient se dessiner. 
Maintenant, Jean remontait vers les plateaux et à mesure 
qu’elle s’éloignait, la vallée affirmait ses beautés : la ligne de peu 
pliers qui borde le ruisseau s’affirmait et, sur la blancheur des 
coteaux pierreux, les bois de chênes dessinaient des formes som 
bres, immenses et floues qui dramatisaient le paysage. Dans les 
lointains, enveloppés par les pourpres du couchant, apparaissaient 
une série de clochers qui semblaient plutôt les sentinelles avancées 
du ciel que la pâle traduction de nos misérables piétés terrestres. 
Cette vallée, belle, amenait toujours Jean, lorsqu’il l’embrassait 
dans la remontée, à des noms immenses : Hugo, — Tolstoï, — 
Gœthe. Ce soir là il pensa encore à Gœthe : mais Yvonne avait 
occupé sa journée ; il voulut la mettre à l’unisson de ses nouvelles 
pensées et il laissa son imagination jouer un jeu dangereux. Déjà
	        
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