L’ŒUF DUR 
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surtout logés comme nous sommes, car il n’y a qu’un mur entre 
mon lit et le lit de Marthe. Voilà ce que j’ai à te dire. Je n’ai pas 
pu résister malgré mes quarante-huit ans, et je suis entré dans sa 
chambre : « Marthe, lui dis-je, pardonne-moi de ne pas suivre 
la convention, mais je t’ai entendu pleurer ! » —Elleneme répond 
pas : alors je reste devant son lit, je voyais la jolie main qu’elle a 
avec le saphir et les trois perles de la bague. Tu te rappelles, 
ça m’avait coûté deux mille francs. « Tu ne peux pas m’avoir 
entendu pleurer car je ne pleure jamais tout haut, me répond 
Marthe à la fin. — Tu ne pleures pas tout haut mais tu pleures 
tout bas. — Si tu viens ici pour m’écraser, tu peux retourner dans 
ton lit. Mon Dieu que c’est laid un homme en chemise. Tu pour 
rais bien porter des pyjamas comme tout le monde. — Comme 
M. Issachar ! » Je reconnais que c’était maladroit. Elle a retourné 
la tête contre le mur. Je ne sais pas combien de minutes je suis 
resté devant son lit : je tenais sa main et elle me la laissait, pas 
par amour, mais par la lassitude du chagrin. A la fin, je lui dis : 
« Tu dors, Marthe !» — Elle remue la tête que non. « Tu as du 
chagrin, Marthe ? » Elle remue la tête que oui. Alors je lui dis : 
« Tu as du remords, Marthe ? si tu as du remords, tout est par 
donné 1 » Elle a haussé les épaules. « Issachart’atrompé, Marthe. 
J’en étais sûr. » Et elle pleurait. Alors je lui dis: « Alors tu vois ce 
que c’est et tu n’es pas un homme avec l’honneur pourtant, 
toi ! » Alors j’ai laissé ma tête sur le lit et je pleurai aussi 
comme elle, chère maman. Mais tu vas voir maintenant comme 
elle est. Elle s’est dressée sur le lit et elle a dit : « Oh ! je n’aime 
pas les hommes qui pleurent, moi, tu sais ! » Voilà comme j’aurais 
dû écouter ton conseil et épouser Lucie Lepage, il y a vingt ans. 
Mais tu ne peux pas savoir ce que c’est que l’amour des hommes. 
C’est ce que je voulais te dire par cette lettre afin de te tenir au 
courant. Qui est-ce qui aurait pu croire que ce serait M. Issachar 
qui aurait séduit Marthe hors du droit chemin. 
Comme de juste, nous nous saluons dans la rue, car il faudrait 
dire pourquoi, selon ton conseil. Tu vois que ma vie est bien 
brisée ! mais, chère mère, prends mon malheur en considération 
et ne m’en veuille pas pour autre chose, ajoutant des regrets à 
mes maux de cœur moral. Bonjour à Paul, à Victor, à Julien, 
fais les compliments que tu jugeras nécessaire à chacun comme 
tu crois, mais ne m’oublie pas près des Levasseur qui étaient 
charmants pour moi dans les temps. 
Ton fils, 
Adolphe Carvichon.
	        
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