L’ŒUF DUR 
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son père n’avait pas su éviter la déconfiture. J’ai grandi. Afin 
que je me distingue du troupeau des filles à marier, on m’a donné 
des professeurs qui n’étaient ni plus pédants ni plus ridicules 
que vous. Mon père me demandait s’ils étaient respectueux 
de moi. Ma mère déplorait que l’encre me gâtât les doigts. On a 
essayé de m’éveiller l’esprit et l’on a été étonné de voir qu’on y 
avait réussi. Les nouvelles façons d’accommoder les artichauts 
ne m’ont plus intéressée, ni les discours de mon confesseur. Je 
n’avais plus le choix : vomir ou chanter. J’ai préféré chanter. Je 
me suis détachée de mes parents. Mon père est mort sans que je le 
pleure. Ma sœur est une oie. Ma mère est bien bonne. Je suis 
bien habillée, parce que mon père avait, gagné beaucoup d’argent 
dans les cuirs. Je ne fais rien. Je suis un beau parti bourgeois : 
aussi j’aime les socialistes et tous les braves gens qui ne croient 
pas en Dieu. J’ai eu le courage de lire leurs bouquins ; ils auraient 
beaucoup de bon, s’ils n’essayaient pas d’être raisonnables. 
Pour moi, je suis logique. Je veux tout démolir ; mais à quoi 
bon remplacer ; ce qui existe ne peut pas être bien ». 
— « Parlez-vous sérieusement, dit Marcel ? — Certes, 
répondit Anna : il n’y a qu’un plaisir humain : démolir. — Oui, 
approuva Marcel avec complaisance. — Vous mentez, inter 
rompit Anna : Il faut bien, puisque nous nous aimons. — 
L’amour, dit bravement Marcel, nous donne la force d’être 
faibles » Anna éclata de rire, secoua la main de Marcel en criant : 
— « Mais oui, Marcel, mais oui, nous nous aimons. 
— Voilà, conclut Marcel, c’est tout simple. » 
Marcel parti, M me Walter vint rejoindre Anna. — « Ma fille, 
commença-t-elle, j’ai à te parler. — J’écoute, répondit Anna, 
en coupant les feuillets d’un roman. — Tu vas te marier, 
poursuivit M me Walter, c’est une chose importante, et tu n’en 
as pas l’habitude. — C’est vrai, dit Anna. — 11 est de. mon 
devoir de te donner des conseils. J’ai vécu trente ans avec défunt 
ton père, et je te prie de croire que c’est suffisant pour avoir 
acquis l’expérience d’un ménage. Avant tout, approuve toujours 
ton mari. — Ah, dit Anna. — Oui, surtout s’il veut faire 
des sottises, ce qui arrive souvent. Approuve, mais n’en fais qu’à 
ta tête. Il s’agit seulement de dire blanc et de faire noir ; on s’y 
habitue. — Bon, dit Anna. — Sache tenir ferme ta domes 
ticité ; fais-toi respecter. Evite le coulage ; si riche qu’on soit, 
c’est de l’argent bêtement perdu. — Continue, encouragea 
Anna. — Remplis également tes devoirs religieux, va à la
	        
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