UN CERTAIN ESPRIT... 
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A fin de dissiper une détestable équivoque, il est devenu né 
cessaire, aujourd’hui, de rappeler que l'art dit cubiste ne pro 
cède pas uniquement d’une certaine technique picturale, 
mais d’un certain esprit. Tel entasseur de cubes n’est en réa 
lité qu’un enfant dévoyé du vieil Adam. Tel pur fils d’Abra- 
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ham ne traça jamais angle droit. 
Le véritable esprit d’Abraham 
L’artiste de la famille d’Abraham est l’ennemi de tout chi 
qué. Bien que préoccupé parfois de métaphysique, il n’affec 
te nullement des airs profonds. Il est volontiers boxeur et 
plutôt misogyne que tourneur en madrigaux. Il croit à l’in- 
destr uctibilité de la matière et à la perpétuité de l’esprit, qui 
en est comme le parfum. Le monde des idées et des formes 
lui apparaît comme un cosmos sympathique, tout en corres- 
pondances, rapports et ressemblances. Il aperçoit ce qu’il 
peut y avoir de commun et de liant entre une fleur et un 
moteur à explosions, entre une ligne et une idée, une cou 
leur et un souvenir, un amour et un phénomène chimique, 
un personnage biblique et une doctrine d’art, un piano et un 
peigne, la mer et un tramway. Ce qu’on peut prendre chez 
lui pour une affectation de comique, n’est que l’effet d’une 
ingénuité pure, d’un ferme et sincère désir d’exprimer tout 
l’humain par les moyens les plus directs. 11 n’a pour objec 
tif que de se confier, projeter dans la matière les réalités de 
son être intérieur. Et c’est ainsi que chaque œuvre d’art de 
vient la représentation d’un monde paiticulier, recréé à l’i 
mage d’un homme. 
Abraham et Isaac 
L’enfant émerveillé — lyrique comme le sont toujours, 
purement, les simples et les bêtes—désigna le ciel doré-bleu- 
rose du soir, et balbutia : «l’eau... l’eau...» 
Et Abraham qui, préalablement, toussa trois fois, pronon 
ça cette oraison : 
«Principe vital dont participe cet enfant, l’auto qui passe, 
le ciel vespéral et moi-même, nous sommes ici pour rendre 
témoignage de votre infini mystère. 
«Principe vital, je vous demande de susciter en cet enfant 
un appétit de savoir que ne contenteront pas nos vaines cer 
titudes scientifiques. Qu’il ne prétende pas avoir tout prouvé, 
tout éprouvé, quand il saura la condition physique des rades 
flamboyantes de votre ciel du soir. Qu’il ne croie pas avoir 
épuisé toute la saveur spirituelle et sensuelle d’une machine, 
quand il aura reconnu seulement la qualité de ses matières 
composantes et le nombre de ses HP. 
«Que ses yeux voient, ses oreilles entendent, ses nerfs fré 
missent—comme frémissent, devant un ciel d’aube, toutes les 
fcuuicb d u!, arbre — vt'qu-4 chaque minute de sa vie, i! vous 
découvre un nouveau visage.» 
Abraham, quoiqu’on ait dit, ne parvint jamais à se désin 
téresser complètement de l’avenir de sa descendance. Il esti 
mait que la science avait pu produire, pour la tranquillité 
spirituelle des masses, un système de vérités en apparence 
absolu. Mais il crut fermement que l’activité intellectuelle 
gagne en noblesse quand elle se propose de dépasser l’objec 
tif des sciences certifiées exactes par toutes les facultés 
d'état. C’est ainsi, et seulement ainsi, que l’on peut, tout a 
la fois, expliquer son fameux sacrifice et lui pardonner de 
s’être exprimé de façon un peu trop pompeuse. 
Adam et Abraham 
• • • 
MAX GOTH. 
Les romantiques furent d’incontestables 
Note historique. 
fils d’Adam, parce qu’ils crurent à la réalité du temps : coif 
fés du sombrero fatidique, drapés dans la cape couleur de 
muraille, l’œil fatal et l’air poitrinaire, ils ont vu le temps 
s’écouler, sous forme de cataracte. Ils ont vu cela du bord de 
Un glorieux penseur, trop peu célèbre, pense avec moi que 
l’humanité se compose de deux grandes familles spirituelles. 
Celle des enfants d’Adam et celle des enfants d’Abraham. 
certains abîmes qu’ils déclarèrent insondables, sans doute 
Adam fut victime du serpent. Abraham, instruit par l’ex- parce qu’ils eussent été fort embarrassés de les définir autre- 
périence, n’eût pas — en supposant que Jéhovah ait voulu le ment. Ils ont versé, en outre, de véritables torrents de larmes 
placer dans la même alternative que l’Aïeul—agi de même : sur le corps de leurs maîtresses pourrissantes, 
il eut recherché le tentateur et lui aurait ouvert le ventre 
pour s’assurer de ce qu’il y avait dedans. 
Les enfants d’Adam n’ont cependant pas cessé de croire 
aux réalités apparentes et superficielles de ce monde, tandis 
que les enfants d’Abraham se soucient uniquement des réa 
lités essentielles et occultes. 
Les artistes de la famille d’Adam peuvent passer toute une 
vie à tourner autour d’un compotier chargé de trois pom 
mes. Ils s’efforcent â reproduire par des moyens artificiels 
l’illusion de ce que la nature et 1 industrie font si bien. Ils 
sont vêtus d’uniformes désuets, et habitent d’incommodes 
ateliers encombrés de divans qui sentent le papier d’Armé 
nie. Ils exposent au Salon pour obtenir des Médailles. 
Les artistes de la famille d’Abraham considèrent comme 
secondai;e 'la connaissance d’un oDiet en soi ; comme 
principal, l’expression de ces réactions plastiques extrême 
ment variables que les objets peuvent exercer les uns sur les 
autres, et—relativement à l’homme—des états mentaux que 
détermine le spectacle de ces réactions. Comme aucun si 
gne particulier ne les distingue extérieurement, les artistes de 
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la famille d’Abraham n’éxcitent guère l’admiration des fou 
les. Chacun d’eux se console, néanmoins, en construisant 
un monde à sa fantaisie. 
Les artistes de la famille d’Abraham sont très différents 
les uns des autres dans leur personne et — parce qu’ils veu 
lent être sincères et dégagés de toutes conventions—dans 
leur œuvre. 
Plusieurs d'entre eux ayant tiré parti, â la même époque, 
d’une même technique picturale surnommée cubisme, tous les 
artistes de la famille d’Abraham furent appelés cubistes, et 
acceptèrent le mot. 
Au musée Ingres, â Montauban, 
Seconde note historique. 
figure une pièce à conviction que nous avons soigneusement 
examinée, ce qui nous permet d’affirmer aujourd'hui que 
le maître montalbanais peut être considéré comme un fils 
naturel inavoué d’Abraham. Cette curieuse pièce consiste en 
une page de vingt croquis exécutés d’après une mandoline 
plate. Le premier de ces croquis est la représentation objec 
tive parfaite d’une mandoline plate, tandis que le deinier 
est celle d’un masque chinois singulièrement musical. 
Nous maintenons notre classifica- 
Dégénérés et Métis. 
tion de l’humanité en deux grandes familles. Mais nous ad 
mettons volontiers, chez certains individus, une altération, 
nettement caractérisée d ailleurs, de la punté originelie. Do 
minique Ingres, de ce point de vue, est exemplaire. 
PJt puis, il y a les métis inévitables. En ce qui concerne 
leurs ateliers, ils y veuleut créer l’atmosphère d’un temple en 
y brûlant du papier d’Arménie. En ce qui concerne leurs ta 
bleaux, ils y placent, croyant leur conférer ainsi la valeur 
d’œuvres senties et pensées, des photographies "cubées”. 
11 réunissent en eux-mêmes les tares des deux familles. 
Bénévolement admis dans la société des fils d’Abraham, ils 
ne s’y montrent pas les moins orgueilleux. 
Deux types littéraires de race pure : P rançois Coppée, de 
la famille Adam ; Alfred Jarry, des Abraham. 
Deux peintres : Didier-Pouget et Picasso. 
Deux métis littéraires : Paul Adam et Paul Claudel. 
Métis peintres : Albert et Jean, Pierre et Paul. Bref, l’em 
barras du choix 
• • 
M. G. 
Paraît deux fois par mois. Le numéro : 0’ 6 0. Abonnement, un an : 12’ 00. 
Adresser tout ce qui concerne la Revue, Rédaction et Administration à 
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Ce numéro, tiré a 50 0 exemplaires, dont dix de luxe repris à la main (10’00), 
a été imprimé par Oliva de Vilanova, Casanova, 16 9, Barcelone. Exemplaire Nr o.U. 
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