Full text: 5(1924), Janv.-Fév. = Nr. 35 (35)

PAUL ELUARD 
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Les dieux de jadis, après avoir bouleversé les âmes et institué des 
ères prodigieuses, succombèrent au scepticisme. La littérature s’empara 
d’eux, et ceux qui maniaient le tonnerre et les flèches devinrent d’ano 
dines allégories. Il faut le reconnaître, la littérature est encore une fois 
la grande coupable, et les dieux furent bien morts le jour où le sacri 
lège survécut à son crime. Les sculpteurs et les peintres de la Renais 
sance transformèrent en statues immobiles les démons turbulents du 
moyen âge. Malherbe les empoisonna dans ses flatteries et avec Vol 
taire, avec Verlaine, avec Anatole France, les dieux devinrent de 
menues chinoiseries sans importance, sans conséquence et sans valeur 
autre que celle d’un bibelot de bazar. 
Les romantiques avaient essayé de réagir contre cet envahissement des 
incompréhensifs et des incrédules. L’épithète de fou se trouva naturel 
lement sous la langue de leurs contemporains pour les qualifier. Dela 
croix, Edgard Poë, Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud et les peintres 
déjà nommés n’échappèrent point à cette classification. Désormais, la 
folie et la foi sont devenues synonymes et tous ceux qui, de leurs mains 
religieuses défrichent des contrées limpides et ténébreuses ont été con 
fondus dans la catégorie des déments. 
La parenté est d’ailleurs frappante entre les internés et ces faction 
naires intellectuels. Hommes au langage matois, demandez-leur pour 
qui leur fusil est chargé. Ils vous écarteront et vous engageront à vous 
éloigner. 
Les dessins des fous nous transportent d’emblée et sans complaisance 
dans ces villes et ces campagnes où souffle un vent de révélation. Les 
visions de cocaïne et de morphine ont à peine un reflet de ces anatomies 
charmantes. Voici un art pictural éminemment spirituel. Un fou n es 
saiera jamais de copier une pomme. La vision poétique se superposera 
toujours à la réalité, dans la fumée d’une cigarette posée au bord d’une 
table, il situera une chute désordonnée de mauvais anges. Le moindre 
de leurs tracés vibre d’une émotion intense. Ils ne font rien sans y mettre
	        
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