Full text: 5(1924), Janv.-Fév. = Nr. 35 (35)

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NOUS FUMES SURPRIS 
de collège, que je croyais sous terre depuis 1914, je m’accointai aVec 
Guy La Marche et un autre. Nous dînâmes dans une petite boîte de 
la rue de Surène, tenue par une Irlandaise. Elle mangeait ses dernières 
perles avec le pianiste. Elle avait eu d’illustres équipages, ils sortaient 
tout écumeux d’entre les deux pieds d’un seigneur autrichien qui avait 
été tué à la tête de ses hussards, dans les plaines de Galicie — ô mythes 
d’hier ! 
Guy La Marche était lieutenant dans les tanks. Il était grand comme 
beaucoup de Français. Ses épaules étaient larges, presque épaisses, 
mais tombaient agréablement ; sa taille pas assez étroite ; ses jambes 
suffisamment longues. On se félicitait de voir qu’il avait manqué d’être 
très beau mais qu’il avait échappé à cet accident qui l’aurait posé 
comme une borne au milieu de l’univers. Il avait des mains fortes, des 
ongles rognés et le grain de sa peau était imprégné de cambouis. Nous 
nous habillions avec une fantaisie coupée de sévérité : tout en gris ar 
doise, avec une tache rouge au col, et quelles bottes ! profondément 
adoucies comme par les caresses le corps d’une femme de quarante ans. 
Plus tard, j’ai remarqué ses sourcils peu fournis, toute l’ombre venant 
d’une paupière lourde; ses narines, ses lèvres minces, ses cheveux fra 
giles et faibles, couchés très loin au bout d’un front qui se dérobait un 
peu. Le teint des hommes d’alors : soleil, pluie, vin, fumée, sueur. Ce 
soir-là, je voyais tout à grands traits : un camarade entre autres, si 
jeune, si fier. 
Ce furent les derniers jours de notre jeunesse. La guerre avait été 
une merveilleuse déception. Elle achevait de nous claquer entre les 
mains. Nous avions vingt ou vingt-cinq ans, nous enterrions un énorme 
passé, et les amis que nous avait offerts la Destinée. Rien qui ne fût 
substitution. Nous tenions la place pour chacun d’entre nous de ceux 
qu’il nous aurait préférés. Notre camaraderie de ce soir était une conven 
tion où nous mettions une volonté désespérée. 
L’alcool rouvrit les écluses du sang. Bien sûr, nous racontâmes des
	        
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