Full text: 5(1924), Janv.-Fév. = Nr. 35 (35)

DRIEU LA ROCHELLE 
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histoires de guerre, pauvres histoires tronquées qui tournaient court dans 
la mort ou dans l’infamie de l’arrière. 
Nous parlâmes des femmes, gauchement. Français, pourtant, nous 
avions hérité de la science des corps, sinon des coeurs. On ne l’aurait 
pas cru; nous nous rappelions en tâtonnant un sein, une hanche, sans 
pouvoir dire des noms jamais sus. Nous avions roulé, nos cœurs étaient 
des pierres sans mousse. Toutes ces femmes, frêles aiguilles affolées 
par ce gros et long orage qui nous avait fait sortir. Nous rentrions, 
rincés, avec de drôles de visages qui les inquiétaient, qui les exaspé 
rèrent. 
Ce furent d’étranges soirées que celles-là, où il nous fallut faire nos 
premiers pas dans la vie qui décidément était notre lot. Entre hommes 
encore, nous errions dans les boîtes de nuit. Dans un domaine étroit et 
profond, nous avions accompli des actes. Dans notre sang qui coulait, 
nous avions vu un amour prodigieux. Il n’était pas épuisé. Nous au 
rions voulu faire quelque chose de plus. Si les hommes avaient osé, 
si les femmes avaient su. 
Mais tout le monde se tourna le dos. La guerre n’avait été qu’une 
parenthèse dans la paix. En notre absence, quelque chose s’était encore 
détraqué. Grands enfants que nous étions, nous fûmes pris au dépourvu. 
Comme nos aînés, il nous fallut improviser la paix, comme il leur avait 
fallu improviser la guerre. 
Dans un café-concert de quartier, on resservait de vieilles tempêtes. 
II y avait là, étayée par les faisceaux électriques, debout, une chanteuse 
qu’on appelait Impéria. Elle était nue dans une robe noire, elle avait 
un beau poitrail de vache qui aurait pu avoir du lait, elle avait des 
dents. Le dernier siècle qu’on croyait voir crever, soudain secoué de 
delirium tremens, se roulait dans le ruisseau de sa voix qu’elle faisait 
râler. Elle portait toute la tradition : le coup de gueule de 1830, le tour 
de hanche de 1880. Elle chantait pêle-mêle les petits soldats, les mères 
qui ne feront plus d’enfants, la haine des Allemands, l’amour battu.
	        
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