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LE ROMAN
AMANTS, HEUREUX AMANTS, par Vatery-Larbaud (éd. de la
N. R. F.)
Il est assez difficile d'être juste à l’égard de M. Valery-Larbaud; il
a des défauts qui ravissent ses disciples, et des qualités qui m’ennuient
un peu. On est tour à tour agacé et charmé, mais la manière dont il
nous charme et nous agace étant également rare, on pardonne l'un pour
ne songer qu'à l'autre ; et le livre fermé, on l’accepte parmi cette
bibliothèque privée que chacun de nous se forme, qu’il consulte rare
ment et toujours avec une ardeur modérée, mais qu'il aime à sentir à sa
disposition ; ce qui nous plaît en ces livres, c'est peut-être une certaine
perfection, une élégance, quelques vices, peut-être aussi les aimons-
nous un peu par snobisme. Ce sont des livres qui gagnent à être lus
pendant la nuit.
Des trois nouvelles qui composent ce volume, les deux dernières sont
écrites selon le procédé de James Joyce, de Proust, d’E. Dujardin
{Les Lauriers sont coupés). C’est un monologue, une accumulation de
détails ; j’arive difficilement à la fin ; quelques-uns de ces détails sont
charmants ; mais il y en a d'autres. Est-ce là toute notre vie intérieure?
Sommes-nous si pauvres? Je me refuse à le croire; chez Proust au
moins, au milieu d’interminables longueurs, soudain se noue, éclate un
drame puissant; et si l'on veut se rendre compte de ce qu’un tel pro
cédé peut donner de vie ardente et profonde, que l'on relise Krotkaïa
ou Y Esprit souterrain de Dostoïevski. C’est toujours l’anecdote de
Moréas, bien connue, mais qu’il faut pourtant répéter; comme un
camelot annonçait que son journal disait tout : — Il a tort remarqua
Moréas. Plus exactement il a tort d’attribuer à tous les incidents la
même importance.
Le livre de M. Valery-Larbaud tend à faire croire que pour un
valet de chambre, il n’existe pas de héros. Ah ! c'est à son valet de
chambre surtout qu’apparaît le héros.