Full text: 5(1923), Mai-Juin. = Nr. 32 (32)

LUCIEN FABRE 
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venait d’une rapidité d'esprit. Il appelait des rimes d’un bout à l'autre 
du monde pour les joindre de telle sorte qu'elle parussent avoir rimé 
toujours. Par rimes nous entendons : n'importe quoi. » « Il poussait 
brutalement les noms propres, les visages, les actes, les propos timides 
et les envoyait au bout d’eux-mêmes. » C'est ce don de l'analyse et de 
la logique poussées à l’extrême qui fait l'enchantement, la nouveauté, la 
fraîcheur de l'univers que nous offre Cocteau; et on voit que c'est un 
don intellectuel. 
Mais qu'on n’aille pas croire que cette intelligence, qui relie et qui 
contrôle, puisse annihiler les sens et le cœur. Elle les gouverne simple 
ment. Pour Cocteau, ni les sens ni le cœur ne peuvent suffire à mener 
la vie d’un homme. Il en souligne le caractère impulsif et spécifiquement 
organique: « Le cœur vit enfermé. De là viennent ses sombres élans 
et ses grands désespoirs. Toujours prêt à fournir ses richesses il est à 
la merci de son enveloppe. Que sait-il le pauvre aveugle? Il guette le 
moindre signe qui le sortira de l’ennui. Mille fibres l’avertissent. L'objet 
pour lequel on sollicite son concours en est-il dupe? Peu importe. Il 
s’épuise avec confiance et s’il reçoit l'ordre d’interrompre, il se crispe 
dans un épuisement mortel. » 
Qu’on admire ces lignes sobres, discrètes et puissantes. Il faut pour 
les pouvoir écrire avoir passé des nuits à entendre battre ce triste 
viscère. Il faut s'être incliné sur lui pour distinguer les changements 
profonds et à tout autre indécelables : L'enfant entre dans le coffre du 
magicien. « On ouvre le coffre, il est vide. On referme le coffre. On 
l'ouvre ; l'enfant apparaît et regagne sa place — Or, ce n'est plus le 
même enfant. Personne ne s'en doute. » C’est tout une logique du désir. 
Ecoutez encore : « Cette fois le devoir rencontrait une surface sensible 
et la réponse de Germaine était l'image même de Jacques car l’écran 
délivre le film qui sans obstacle n’épanouirait qu'une gerbe blanche. 
J acques se voyait dans ce désir et pour la première fois s a propre rencontre 
le bouleversait. Il s'aimait chez Germaine. Il perdait conscience du per 
sonnage qu'il développa dans la suite sans chercher à rejoindre son 
idéal. » 
Cet art exquis montre comment on peut parler des choses du cœur 
sans exaltation, sans se laisser mener par la passion, tout en en conser 
vant la poésie et la tendresse. De même sans se laisser submerger par 
les sens ni par le goût plastique de la matière, écoutez comment 
Cocteau nous parlera des sens : 
« Les caresses, même les plus profondes, ont une limite. Jacques
	        

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