Full text: 5(1923), Mai-Juin. = Nr. 32 (32)

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LE ROMAN 
quasiment vierge, essayait de satisfaire un désir illimité. La première 
étreinte le déçut. A la longue, le vertige s’apaisant, son regard et son 
esprit redevinrent agiles. 
« Alors contemplant cette Desdémone à la renverse, mourante auprès 
de l’oreiller, pâle à faire peur, les dents découvertes, il amoncelait des 
souvenirs de honte sur sa figure et sortait d'elle comme un couteau. 
Comment il nous parlera des rapports des sens et de l'amour : 
« Germaine distribuait vite ses caresses épanouies. C'était le luxe 
d’une gerbe de fleuriste. La gerbe fanée, on en achète une autre ; }acques, 
lui, prenait racine. Son amour anormal poussait normalement, lentement. 
Il s'aimait, il aimait des voyages, il aimait trop de choses dans sa 
maîtresse. Germaine n’aimait que son amoureux. » 
Voilà des accents extraordinairement nouveaux— Que nous sommes 
loin des luxuriances romantiques, des sécheresses à la Mérimée, des 
analyses à la Stendhal 1 Cela est parfaitement original et d’un dessin 
qui étonne et ravit par la justesse et le contour. C’est l’exercice d’une 
intelligence qui voit directement la constitution d'une aile de papillon, 
par transparence pour ainsi dire, en tout cas, sans dissection et même 
sans effleurer sa poudre. L'admirable est qu'elle puisse nous émouvoir. 
C'est la récompense de sa sincérité. De même, comment avec cet éloi 
gnement quasi pudique de la matière arrive-t-elle à nous en donner une 
si parfaite sensation que dans le passage suivant : 
« Elle ressemblait à Germaine comme au marbre son moulage au 
plâtre. C'est-à-dire qu'elles étaient pareilles sauf tout. » 
Ici, Cocteau nous révèle un grand secret. Pour décrire la matière 
nul besoin de la reproduire, de la malaxer, même de la toucher, nul 
besoin de réalisme. Le marbre se distingue du plâtre pour peu qu’on y 
voie clair. C’est une question de double réflexion : réflexion de la lumière, 
réflexion de l’esprit. Cocteau a su, sans toucher à la matière, en y pro 
jetant simplement son faisceau, en recueillir et en définir le faisceau 
réfléchi qui en donne l'image la plus caractéristique, l’image réellement 
edéentielLr. Lisez ceci : 
« Son mari mangeait machinalement. Quelquefois il était secoué par 
un hoquet sombre qui l’ébranlait comme une montagne de neige » 
Goûtez cette force, cette pesanteur, toutes ces qualités massives 
réellement spécifiques de la matière. Et admirez par quels rusés 
moyens (opposition des mots nombre et neigé) instinctifs, demeure pure 
et intellectuelle l'impression créée.
	        

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