Full text: 5(1923), Mai-Juin. = Nr. 32 (32)

LUCIEN FABRE 
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Cette synthèse du matériel et de l'intellectuel, on en peut surprendre 
parfois les éléments: par exemple, dans ces deux passages qui ont 
trait au sommeil: 
« Le sommeil possède son univers, ses géographies, ses géométries, 
ses calendriers, Il arrive qu'il nous reporte avant le déluge. Alors nous 
retrouvons une mystérieuse science de la mer. Nous nageons et nous 
croyons voler sans effort. » 
« Le sommeil n'est pas à nos ordres. C'est un poisson aveugle qui 
monte des profondeurs, un oiseau qui s’abat sur nous. Il sentait nager 
le poisson en cercle loin des limites. L'oiseau fermait ses ailes, se posait 
au bord de l'insomnie, tournait le cou, se lissait les plumes, piétinait, 
n'entrait pas. » 
Après cela il n’y aura plus à s'étonner si cette méthode naturelle si 
curieuse, ce don si original d'enchaîner l’image à l'abstraction, conduit 
fatalement à des prodiges. En voici un : 
« Germaine tirait sa fraîcheur du fumier. Elle s’en repaissait avec 
une gloutonnerie de rose, et, de même que la rose offre le spectacle 
d’une bouche profonde qui puise son parfum chez les morts, de même 
son rire, ses lèvres, ses joues, devaient leur éclat aux krachs de la 
Bourse » 
a 
Mais à quelles conclusions aboutit la mise en œuvre d'une telle 
richesse spirituelle?.... Il n’en est point d'explicitement formulée dans 
le Grand Ecart: Cocteau ne se mêle pas de thèses. Mais il n'est pas 
possible d'en douter: la représentation qu'il se donne de l'existence 
est nettement pessimiste. Nul n'a mieux discerné que lui les visages de 
l’envie, de l’hypocrisie, de la calomnie, la façon soudaine de mettre et 
de déposer le masque. Nul n’a mieux senti combien notre propre figure 
est incertaine où se mêlent les influences du passé oublié, du présent 
instable et même de l’avenir inconnu. Nul n’a mieux réalisé l'incertitude 
de nos chemins, le leurre du déterminisme et de la liberté. 
Et s’il ne s'en lamente pas c'est que, par un douloureux surcroît, il 
connaît la vanité des larmes et que pour vivre sur notre terre « il faut 
en suivre les modes. Or le cœur ne s'y porte plus. » 
Lucien FABRE.
	        
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