Full text: 5(1923), Mars-Avril = Nr. 31 (31)

JEAN EPSTEIN 
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matin, remonte la nuit à la devanture d’un autre aspect du jour. Je vois 
le pivot des météores, les contrepoids des nébuleuses, les orgues en coli 
maçon d’où jaillit le pollen des foudres. 
Il y a dans les tableaux de Léger un ouragan secret dont ils fré 
missent comme bicoque dans tempête. La toile vibre, bouge, frétille, 
gondole, s’étire, germe, croît et mûrit dans un cadre qui craque aux 
jointures. 
Ce qui orne la peinture de Léger de cette vie presque truculente, 
c’est d’abord le fractionnement. L’aspect des choses, pour lui, est un 
aspect par fragments. Toutes les surfaces se divisent, se tronquent, se 
décomposent, se brisent, comme on imagine qu’elles font dans l’œil à 
mille facettes de l’insecte. Géométrie descriptive dont la toile est le plan 
de bout. Au lieu de subir la perspective, ce peintre la fend, entre en 
elle, l’analyse et la dénoue, illusion par illusion. A la perspective du 
dehors il substitue ainsi la perspective dü dedans, une perspective mul 
tiple, chatoyante, onduleuse, variable et contractile comme un cheveu 
hygromètre. Elle n’est pas la même à droite qu’à gauche, ni en haut 
qu’en bas. C’est dire que les fractions que le peintre présente de la 
réalité, ne sont pas toutes aux mêmes dénominateurs de distance, ni de 
relief, ni de lumière. Cette variété de points de vue, de violents con 
trastes pigmentaires la syncopent comme de bons tambours. C’est alors 
qu’une danse saccadée rit au travers de toutes ses toiles. 
La synthèse visuelle n’est donc pas complètement faite dans cette 
peinture. Elle est d’abord défaite, et à un état d’analyse, non pas jus 
qu’aux éléments premiers, mais à certains de leurs groupes, succède une 
amorce de synthèses fragmentaires, synthèses limitées, partielles, inter 
rompues et menées sur des plans très divers. L’ensemble définitif et 
général reste à construire. Le spectateur est mis en présence de tous les 
éléments du calcul, et il reçoit même quelques indications qui doivent 
l’aider à trouver la solution, mais le calcul reste néanmoins à faire. Car
	        
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