Full text: 5(1923), Mars-Avril = Nr. 31 (31)

JEAN EPSTEIN 
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que la tête, donc plus grande qu’elle, et du milieu de cette tête, à l’ar 
rière-plan, l’œil seul avance sur nous comme un cratère de deuil, monté 
sur larmes. Léger qui se prête, affectueusement presque, à la bouscu 
lade du milieu ambiant, n’a rien laissé se perdre de ces leçons actuelles. 
Porté au fractionnement, sur quel prétexte Léger va-t-il tendre de 
préférence sa peinture? L’objet mécanique est déjà par lui-même frac 
tionné. Il porte joints, charnières, coudures, pivots. Il se plie, et se déplie, 
s’allonge et se rétrécit, tourne et roule. Des angles nets le terminent et 
le commencent. L’objet mécanique se monte, démonte, remonte. Un 
tour de clé divise la bicyclette en trois facteurs et dételle les roues prison 
nières des droites du cadre. Il y a mille articulations dans un moteur, 
mille membres qui se vissent, s’emboîtent, adhèrent et se dévissent. Tout 
est métamérisé en compartiments étanches. 
En plus du fractionnement déjà existant en lui, l’objet mécanique par 
ses formes géométriques, manufacturées et ouvrières, se prête à un frac 
tionnement ultérieur, plus que tout autre. C’est là un effet naturel de 
la symétrie qui apparaît dans ces objets, et y apparaît comme une suite 
nécessaire des procédés selon lesquels ces objets furent fabriqués. A un 
œil exercé, une symétrie ne peut longtemps dissimuler l’axe virtuel qui 
la fend. L’angle évoque sa bissectrice; le cercle, ses centre, diamètre 
et rayons; l’arc, sa corde; le polygone, ses diagonales; la voûte, sa clé; 
l’ellipse, ses foyers. Toutes les formes géométriques possèdent de telles 
faces de clivage, lignes de force, qui appelle le fractionnement et selon 
lesquelles le fractionnement s’impose. 
L’objet mécanique présente encore un autre avantage dont Léger se 
rend bien compte. L’objet mécanique se prête à la déformation. On ne 
sait pas au juste, il est vrai, ce qu’ici déformation peut vouloir dire, 
puisqu’une forme type, non déformée, ne peut être imaginée que comme 
une forme non encore perçue, c’est-à-dire ne peut pas être imaginée du 
tout. Déformation doit donc s’entendre comme déformation seconde
	        

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