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PAUL FIÉRENS
la vertu d’un exemple qui n’est pas seulement d’un pion. Mais tout
ceci n'est plus spécial aux Belges et s’appliquerait mieux encore aux
poètes du midi.
Robert Goffin « homme chargé de poésie qui essaye avec courage
son premier chant », doit beaucoup à Romains et ne s’en cache pas.
Agissant en sens inverse de cette force centripète, je vois cependant
une force centrifuge, celle du tourbillon Cendrars. Robert Goffin y
plonge et l’on ne sait pas très bien encore quel courant va l'emporter.
Il peut d'ailleurs sans trop de crainte se laisser bercer par un double
flot. Il y surnage. On n’a guère de peine à démêler dans son livre ce
qui vraiment lui appartient. « Délivrez-moi surtout du poète que je
suis » s’écrie-t-il au dernier vers de Jazz-Band. C'est des autres qu'il
se délivrera, j'en suis sûr, car il y réussit déjà par instants. — On
trace autour d’un poète une série de cercles de plus en plus étroits,
éliminant ce qui leur est extérieur. Quand on arrive au point central,
il n'y a plus qu’à dire : voici. Et je pressens que Robert Goffin a plu
sieurs choses à nous dire.
Quant à René Purnal, s'il n’a point cette générosité pour laquelle
on pardonnerait beaucoup à Goffin, il apparaît mieux avisé, plus
adroit et plus aimable. Si je comprends bien le titre de son recueil,
Cocktaild, il signifie ceci : « Dans le bar des Écritd du Nord, quelques
poètes agitent leurs gobelets de prestidigitateurs, y font retentir la
glace pilée et, dans cet exercice, se donnent volontiers en spectacle.
Moi, discret, dans les petits verres, je vous sers mes cocktails. Ils
sont bien tassés. Buvez lentement, avec une paille. Autrement dit : je
déchire mes brouillons. »
Les élèves de Jules Romains et de Georges Chennevière étudieraient
avec fruit la structure des poèmes en dix vers dont Purnal use comme
de sonnets ou de rondeaux. Pour nous, retenons que si le jeune artiste
y mélange tous les ingrédients recommandés par les meilleurs barmen,
« il y a quelque chose au fond », cette chose rare : un cœur. Enfin, René
Purnal n’a pas oublié d’allumer sa lanterne. Prévoyons, disais.je, un
retour au sentiment comme le soubresaut prochain de l'évolution poé
tique. Ce n’est pas René Purnal qui me donnera tort. Fraîcheur 1 Et
joie de redécouvrir ce qu’il fallut un moment laisser de côté.
Paul FIERENS.