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JACQUES POREL
aussi nous. C'est l’enfant qui devient homme. Une autre raison a per
mis à un écrivain de dix-sept ans d'accomplir ce tour de force, c’est
qu'il est resté dans la mesure de ses moyens. Ceux-ci sont extraor
dinaires mais sa clairvoyance l'a gardé de s'abuser sur eux : il ne
nous montre rien qu’il n'ait senti, observé pleinement, sans aucune
défaillance. Aussi y a-t-il dans ces pages de début une maturité, une
autorité qui paraîtraient monstrueuses si ne les expliquait ce fait simple :
la jeunesse, seule, se connaît parfaitement. Seule, elle peut, sans fré
mir, porter jusqu'au fond d'elle-même ce regard effrayant.
Le Diable au corps, c’est la tragédie de la formation, cette maladie
physique et morale, chez un être précoce, donc doué de plus de qualités
et de défauts que les autres mais qui n'a rien de ces « enfants prodiges »
qu’une certaine déformation a écartés de l’ordre naturel. C'est, avec
tout ce que cette expression comporte de tristesse, le petit homme. Un
être comme ceux de son âge, mais en qui la sensibilité exaspère la
réflexion; â qui, pour tout cela, la vie est tôt promise. Aucune
inquiétude mais la soif d’avoir déjà vécu. Dans son impatience d’être
homme, il aspire à toutes les conséquences de ses actes. Il recherche
inconsciemment ses responsabilités.
Ce type d'adolescent est plus fréquent qu’on ne pense; il est, en
tout cas, très actuel. Je me souviens qu'au retour de la guerre, je fus
frappé par l’attitude de gamins de quinze à dix-sept ans, qui, par un
mécanisme de remplacement, étaient devenus des hommes. Je compris alors
que si pour ceux qui revenaient, la guerre avait été un arrêt dans la forma
tion, après lequel il fallait reprendre là où on en était resté cinq ans
auparavant, en revanche elle avait hâté la maturité de ceux qui
avaient été trop jeunes pour partir.
Radiguet n'a pas manqué d'indiquer cette grande liberté accordée
par les circonstances, ce champ immense laissé aux lycéens à la faveur
de la mobilisation. Je lui reprocherais même de ne pas avoir suffisam
ment insisté sur cet état de la jeunesse si son drame personnel ne l'eût
requis ailleurs.
Le besoin d’être traité, de se traiter en homme, il le souligne chez
son héros dès son plus jeune âge, sous forme d'orgueil masculin.
Cet enfant de douze ans, ayant écrit une lettre d’amour à une fillette,
se voit intercepter cette lettre :