Full text: 5(1923), Mars-Avril = Nr. 31 (31)

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JACQUES POREL 
aussi nous. C'est l’enfant qui devient homme. Une autre raison a per 
mis à un écrivain de dix-sept ans d'accomplir ce tour de force, c’est 
qu'il est resté dans la mesure de ses moyens. Ceux-ci sont extraor 
dinaires mais sa clairvoyance l'a gardé de s'abuser sur eux : il ne 
nous montre rien qu’il n'ait senti, observé pleinement, sans aucune 
défaillance. Aussi y a-t-il dans ces pages de début une maturité, une 
autorité qui paraîtraient monstrueuses si ne les expliquait ce fait simple : 
la jeunesse, seule, se connaît parfaitement. Seule, elle peut, sans fré 
mir, porter jusqu'au fond d'elle-même ce regard effrayant. 
Le Diable au corps, c’est la tragédie de la formation, cette maladie 
physique et morale, chez un être précoce, donc doué de plus de qualités 
et de défauts que les autres mais qui n'a rien de ces « enfants prodiges » 
qu’une certaine déformation a écartés de l’ordre naturel. C'est, avec 
tout ce que cette expression comporte de tristesse, le petit homme. Un 
être comme ceux de son âge, mais en qui la sensibilité exaspère la 
réflexion; â qui, pour tout cela, la vie est tôt promise. Aucune 
inquiétude mais la soif d’avoir déjà vécu. Dans son impatience d’être 
homme, il aspire à toutes les conséquences de ses actes. Il recherche 
inconsciemment ses responsabilités. 
Ce type d'adolescent est plus fréquent qu’on ne pense; il est, en 
tout cas, très actuel. Je me souviens qu'au retour de la guerre, je fus 
frappé par l’attitude de gamins de quinze à dix-sept ans, qui, par un 
mécanisme de remplacement, étaient devenus des hommes. Je compris alors 
que si pour ceux qui revenaient, la guerre avait été un arrêt dans la forma 
tion, après lequel il fallait reprendre là où on en était resté cinq ans 
auparavant, en revanche elle avait hâté la maturité de ceux qui 
avaient été trop jeunes pour partir. 
Radiguet n'a pas manqué d'indiquer cette grande liberté accordée 
par les circonstances, ce champ immense laissé aux lycéens à la faveur 
de la mobilisation. Je lui reprocherais même de ne pas avoir suffisam 
ment insisté sur cet état de la jeunesse si son drame personnel ne l'eût 
requis ailleurs. 
Le besoin d’être traité, de se traiter en homme, il le souligne chez 
son héros dès son plus jeune âge, sous forme d'orgueil masculin. 
Cet enfant de douze ans, ayant écrit une lettre d’amour à une fillette, 
se voit intercepter cette lettre :
	        
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