Full text: 5(1923), Mars-Avril = Nr. 31 (31)

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4 TRISTAN TZARA 
signes poétiques de cette architecture. Les hommes de l’époque les ont 
certainement imaginés pour torturer les cerveaux émus des passants. 
Qu’on se figure un voisin regardant pendant quelques heures un trou 
noir. La terreur qu’il accumule vaut bien toutes les histoires de revenants 
et de diables hostiles. Je ne crois pas qu’on puisse me contredire; les 
nuages, le froid, l’humidité ne pouvaient être ce jour-là qu’une faible 
recommandation du ciel à mon esprit critique. Mes amis d’ailleurs m’ont 
fait si souvent l’éloge de cet esprit, que je n’éprouve plus aucune peine 
à y croire entièrement. 
* 
Pour justifier mes arrêts, de temps en temps, je faisais semblant de 
regarder les devantures de quelques boutiques sans intérêt. A l’angle 
d’une rue, une vieille femme d’une soixantaine d’années causait avec une 
fillette de quinze ans. Je m’arrêtai devant l’étalage d’un antiquaire, au 
coin de la rue, ce qui me permit d’entendre la conversation. 
« Depuis que ma sœur aînée est morte, Madame... 
— Ah oui, je comprends. Le froid a la tristesse facile... 
Et maman me gronde toujours et me dit qu’elle est morte à cause 
de l’amour. Chez nous il fait froid. Maman dit qu’il ne faut aimer 
personne. 
— Mais oui, ma petite, à ton âge il ne faut pas aimer. Et il faut 
ménager ta mère si elle a mal au foie. 
— Madame Adèle, si le printemps vient encore une fois cette année, 
alors je pourrais aussi aimer. 
— Ma petite, le printemps viendra l’année prochaine, tu auras 
seize ans, il faudra alors demander à maman si tu peux aimer. Mon 
mari, lorsque nous parlions de nos quinze ans, car nous avions le même 
âge, me taquinait sur la jeunesse de mon expérience. Il est vrai que nous 
avons mis deux ans à fa comprendre. Ce qui est difficile ce n’est pas de 
s’aimer, mais de savoir qu’on s’aime.
	        
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