Full text: 5(1924), Mars-Juin = Nr. 36 (36)

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PER VARESE 
Je lance quelques cris, alors, avec violence, pour obtenir que l’on 
m’écoute. Le silence se fait. Je parle. Comme je tâtonne autour des 
mots, j’essaie, par ce balbutiement même, de convaincre ceux qui m’en 
tourent de mon ignorance de leur langage. Mais cette explication 
redresse les rires, redouble les quolibets. 
Une femme s’approche de moi, avec gravité, soucieuse visi 
blement d’éventer ce malaise obscur. Son regard me fixe, et lentement, 
comme à un sourd, comme à un malade, avec des mots bâtards, 
me raconte l’aventure d’Ezza, fiancée de force à un fermier des envi 
rons; sa fuite affolée de chez lui, ce soir, après une discussion où la 
jalousie claquait des dents, faufilait des menaces. Arrivée à Gallarate, 
elle m’y rencontre, cache son angoisse, puis, pourtant, me confie son 
« histoire », le danger qu’elle court et son désir que je l’enlève — auquel 
j’accède. Nous devons partir tous deux pour Monza, où l’une de ses 
amies nous accueillera. Il paraît que sa grâce m’a touché, sa gentillesse, 
ses malheurs, et cette confiance que je lui inspire! 
J’imagine que je rêve. Il me faut vingt secondes pour toucher terre, 
enchaîner ce récit à des réalités certaines. Devant ma surprise si muette 
qu’elle lui semble un acquiescement confus à ses paroles, cette femme 
poursuit : « Et puis soudain, sans raison, ce revirement, ce refus de 
partir avec elle! Que s’est-il passé? Expliquez-vous! Voyez, cette 
enfant s’affole! On vient de lui apprendre que son fiancé la recherche. 
Il est ivre, jongle avec un petit couteau. Or le Vingt Septembre, ici, 
s’achève sur une tragédie. C’est une coutume... Comprenez-vous? )) 
La féerie n’est pas autre chose. Je ne suis plus moi-même. Mes 
silences, tout à l’heure, mes signes de tête m’ont dédoublé, ont suscité 
en moi un personnage bravache et absurde de qui je dépends et qui 
m’entraîne au romanesque. Les révélations de cette femme m’assom 
ment. Brusquement m’apparaît la folie d’avoir joué avec des mots 
comme s’ils étaient vides. Le colin-maillard sentimental s’achève sur 
une sommation à la dynamite.
	        
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