Full text: 5(1924), Mars-Juin = Nr. 36 (36)

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LE ROMAN 
(i) Songeons au divin Marquis, 
André Breton est plus héroïque, Aragon est plus divin. Il découle tout 
droit du ciel, sans passeport et sans explications. Chaque fois que je 
le revois, je ne peux m'empêcher de chercher ses ailes. Si j’imagine les 
anges, c’est sous ses traits. Et jusqu'à cet «insolent vêtement», fait 
plutôt pour le vol. Point d'erreur possible : la marque de fabrique de 
Dieu est là. 
En d’autres termes, je veux dire que je perçois chez Louis Aragon, 
d'une façon très nette, cet écho d'en-haut, ou d'en bas, ou d'ailleurs, 
cet écho «ahumain» qui est proprement inexplicable. Des hommes sont 
sur terre, mais pensent et parlent hors de la terre. Appelons ce phé 
nomène divinO, ou infernal; ça m'est égal. Aragon écrit : «Des messia 
niques et des révolutionnaires, j'y consens». 
Il écrit encore : «Je ne pense à rien si ce n'est à l'amour. » Il en traite 
en connaisseur, quoique sur le mode éthéré. Il en parle comme un 
papillon. A la vérité, il m'arrive parfois de voir l'amour plutôt comme un 
large frottement de peaux. Chez Louis Aragon, la peau n’a pas le beau 
rôle. Il ne cherche que le nerf. Je songe à ce chapitre qui s'appelle : 
La Femme Française. Et qu’on ne vienne plus après cela m’embêter 
avec Stendhal 1 
Chaque phrase est un bel animal. Elle est parfaite en soi comme est 
parfait en soi un lièvre, un tapir. Elle a cette propriété merveilleuse 
de répondre au vœu de l’espèce. Ce n'est ni un tableau, ni une portée 
de musique. C'est de la belle prose. (Ahl cela agace fort Messieurs 
les classiques, que Louis Aragon, dada, écrive la meilleure prose clas 
sique!) A côté de celle-là, toute autre prose apparaît guindée, fabri 
quée. Celle d'Aragon est née en l'état, elle est ainsi et pas autrement, 
et je ne sache pas qu’on put y changer un i. On parle aussi de Voltaire. 
Mais Voltaire a fait Æérope. Que pensez-vous de Æérope, Aragon ? 
Voltaire n'aurait pas écrit : «Il n'y a que les excès qui méritent 
notre enthousiasme». 
Hors les excès de langue, Aragon ! 
Joseph DELTEIL
	        

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