Full text: 5(1923), Sept.-Octobre = Nr. 33 (33)

TRISTAN TZARA 
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L’anomalie qui caractérise mes relations avec les femmes est barrée 
de lignes encore vivantes, de la succession brusque de lassitude et de 
passion, marquée du galop d’écume agitée, de l’effusion de zèle et de 
pompe trop fastueux pour des moments simplement critiques que j’aurai 
mieux fait de laisser intactes dans leur coque. Mais mon impuissance à 
de tels moments de m’éloigner est un peu le problème que je me pose 
dans ce livre, et si mes idées se sont trop usées en se frottant contre la 
raideur du temps, j’ai assez de confiance en ma mémoire pour raconter 
ce qui s’est passé sans avoir peur de me contredire et de me rendre 
antipathique ou ridicule. 
Je m’étais contenté dans mes opinions littéraires d’une conclusion diver 
tissante par le rapprochement des mots : l’indifférence active. Serait-elle 
applicable en amour? Je suis sûr que non, ou alors il faudrait autrement 
appeler cet exercice. Le langage ne fait qu’alourdir ma tâche, il prétend 
corriger mon tempérament et ma spontanéité selon son enchantement 
arrêté en une certaine poésie en relief. Il me fait courir parfois après 
l’association irrésistible, et ne va pas sans établir sa dépendance sur beau 
coup de mes pensées. Je crois, à cause de cela, que la pensée trans 
cendante n’existe pas en dehors du langage, et qu’elle s’établit entre la 
gorge et le palais au même instant que les vibrations assemblées les unes 
à la suite des autres, prennent la forme sonore de paroles. Quand nous 
disons pensée, n’est-ce pas plutôt le temps qui gratte dans notre mémoire? 
On se raconte à soi-même ce qu’on croit voir dans la pensée, mais au 
moment où cette pseudo-pensée nous dépasse en vitesse, c’est une autre 
signification qui continue, le dépôt des sensations et des sentiments se 
manifeste dans l’amertume marine de son obscurité. Dans quelle mesure 
les paroles traduisent-elles les idées? Est-ce avec précision et sécheresse 
ou au cours mystérieux des allusions, par hasard? Et la logique n’est-elle 
pas non plus une forme élégante de l’imagination, en apparence cause de 
l’enlacement des mots, en réalité la broderie qui accompagne de son feuil 
lage décoratif la course de l’animal à travers la solitude forestière?
	        

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