Full text: 5(1923), Sept.-Octobre = Nr. 33 (33)

TRISTAN TZARA 
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A treize ans, j’étais amoureux, j’écrivais un roman, et avais un idéal 
de beauté. Je me regardais souvent tout nu dans la glace et m’imaginais 
voir une Louise quelconque, ou m’imaginais être Louise qui regardait 
mon image dans la glace. Elle était de deux ans plus âgée que moi, et 
avait des prétentions littéraires et musicales. Jamais je n’eus le courage 
de lui faire part de mon désordre sentimental. Je me croyais très intelli 
gent et j’avais un grand mépris pour ma famille. A dix-sept ans on la 
maria à un de mes cousins : je fus stupéfait. Je refusais de les visiter, 
j’étais gêné en sa présence et croyais fermement qu’elle était malheureuse. 
Elle était tout simplement timide, s’ennuyait et ne s’est jamais aperçu 
de la richesse qui fermentait en moi et que j’étais prêt à déposer à ses 
pieds. Telle était à peu près la fatuité romantique du langage que je me 
tenais. 
C’est vers cette époque que je choisis la femme qui devait me montrer 
des seins opulents, des lèvres fardées et la mécanique de ce qu’on appelle 
faussement l’amour. J’avais peur. La nuit, la forêt ou un inconnu m’aurait 
produit le même effet. C’est un camarade plus âgé qui m’y conduisit — 
sans lui je serais resté ce que de temps en temps je me crois encore 
aujourd’hui, vierge et idiot. 
Ma mère malade était partie pour l’étranger — je passais les vacances 
avec mon père. Un jour que je me promenais avec un camarade — 
mes yeux respiraient les regards des jolies femmes — je rencontrai mon 
père. Je lui demandai où il allait — il me dit de l’accompagner, mais 
je préférai continuer ma promenade. Mon camarade à ce moment 
disparut. Je le rencontrai une heure plus tard. Il me dit que mon père 
était allé chez une dame de mœurs légères. Je pris cela pour une 
insulte. Alors il me raconta : il avait suivi mon père qui était entré 
dans une maison luxueuse. Moyennant un pourboire, il avait appris du 
concierge que le monsieur qui venait d’entrer était un riche propriétaire 
veuf qui venait deux fois par mois de la campagne pour visiter sa 
maîtresse. Lorsque je vis mon père, le soir, je lui demandais pourquoi
	        

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