Full text: 5(1923), Sept.-Octobre = Nr. 33 (33)

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ROBERT DELAUNAY 
Il est encore très jeune. Cette jeunesse le conduit nécessairement vers 
un effort : il veut à tout prix être vieux. Devant ses yeux, chaque matin, 
un étonnant monument se dresse. Temple du mauvais goût, mais temple 
de l’audace. Telle une fleur de pisseftlit « La Samaritaine » s’agrandissait 
chaque jour et de ces grands magasins, refuge du commerce, s’échappait 
le bourdonnement significatif des usines. Les paroles remplaçaient les 
rouages, les gestes et les écriteaux, les moteurs. 
Comment voulez-vous que Delaunay s’amuse? Toute cette vie est 
étourdissante. (J’aimerais pourtant un jour écrire un poème à la Bourse 
au milieu des cris. Sans doute, ce poème serait champêtre.) 
C’est dans le silence que l’on écoute et que l’on voit. C’est du moins 
ce que croyait Delaunay qui, fuyant la bourdonnante Samaritaine, se 
réfugiait dans l’église Saint-Séverin. Romantisme de 1908, mysticisme du 
siècle de l’aviation. Tout ce sang qui circulait plus vite dans ses veines, 
toute cette joie qui courait sous sa peau l’inquiétait, le troublait parce 
qu’il ne savait pas se reconnaître encore. Pour guérir cette fièvre, il 
cherchait la fraîcheur d’une église, l’ombre d’une nef gothique. Delaunay 
n’entendait plus les appels des voitures, le chant de la vitesse et le cri 
de la couleur. 
Après quelques peintres et avant beaucoup d’autres, il se laissait pren 
dre dans le terrible filet des lignes. Il ne s’agissait pas à ce moment pour 
lui de discuter. Les mailles semblaient se resserrer peu à peu. Il peignait 
l’église Saint-Séverin (1907). Est-ce le hasard, est-ce son désir qui le 
poussait à ce moment à choisir cette église si froide, si triste. La lumière 
ne peut pénétrer. 
Delaunay ne put s’empêcher de peindre une prison en voulant peindre 
cette église. 
L’amour veillait. D’autres se sont laissé définitivement enfermer dans 
la prison, dans le caveau, derrière la fenêtre grillagée de lignes. La 
lumière, visage de l’amour, n’était pas morte pour lui. 
Ce qu’il y avait encore de plus beau, ce qui chantait en lui, ce qu’il
	        

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