Full text: 5(1923), Sept.-Octobre = Nr. 33 (33)

MARCEL ARLAND 
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Le point capital de l'œuvre de Dostoievsky, c'est sa conception du 
héros. Là se montre toute la différence entre les psychologies orien 
tale et occidentale, et, parmi les Russes même, entre un Dostoievsky 
et un Tourguénef. Pouvait-il venir à l'esprit de Racine de faire 
d'Agamemnon le héros de sa tragédie ? Je ne suis pas éloigné pourtant 
de le considérer comme le personnage le plus intéressant de la pièce, ni 
antipathique, ni ridicule. Le héros français, c'est Achille, le Cid, Ruy 
Blas, et presque Cyrano. Il est jeune, beau, pas toujours très intelligent, 
mais toujours brave. Lorsqu'il atteint au sublime c'est en dehors de 
toute humanité. La crise ne se passe plus en son cœur, mais dans une 
région idéale selon une mécanique conventionnelle. 
Chez Dostoievsky, le héros est celui qui est le plus profondément 
humain, je veux dire celui dont la lueur intérieure apparaît à la fois la 
plus profonde et la moins secrète (5). Si une crise le traverse, elle 
éveille en lui des régions insoupçonnées. Il ne se surpasse pas : il devient 
lui-même jusqu'à l’étonnement et à l'angoisse. Plus exactement il n'y a 
pas de héros, pas de modèle, pas de personnage vraiment sympathique. 
Qu'un personnage fasse le bien ou le mal, Dostoievsky ne le juge pas 
(sauf parfois en son âme de chrétien); il ne le condamne que s'il est 
médiocre ; disons plus : les personnages qui, dans ses romans, com 
mettent les crimes les plus grands, semblent les plus proches de son 
cœur. Ainsi est-il d'accord avec le Christ dont le secret amour semble 
avoir tendu vers les grands pécheurs. Il y a plus de joie au ciel pour un 
pécheur qui se repent que pour dix justes qui n'ont jamais péché. Ce 
qui importe, c'est moins d'avoir trouvé Dieu que de le chercher. 
Presque aucun des personnages de Dostoievsky n'est dépourvu de 
faiblesse ni, parfois, de lâcheté. Ceux à qui s’attache notre plus vif 
intérêt, ceux-là précisément se livrent aux pires bassesses. Ils ne les 
subissent pas: ils s'y complaisent, ils les recherchent. Non point humi- 
(5) Un des mérites du livre de M. Gide, c’est de n’étudier à peu près que les grands 
romans de Dostoievsky : L'Idiot, les Karamazov et les Possédés ; joignons-y Krotkaïa et sur 
tout Y Esprit souterrain, de moindre envergure, mais de sens et de profondeur incomparables. — 
Je m’étonne d’autant, qu’il parle de Dickens avec une telle admiration. Son admiration pour 
Balzac, qu’il nous fait connaître k plusieurs reprises, alors que Stendhal est k peine cité, me 
semble aussi un peu singulière. Est-ce que M. Gide songerait comme on le dit à * faire de la 
vie » dans ses prochains romans? Ce serait bien dommage.
	        

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