Full text: 5(1923), Sept.-Octobre = Nr. 33 (33)

146 FAITES YOS JEUX 
J’ai souvent eu tort de me contenter d’arguments concrets peu valables 
que je croyais vrais parce que, enfermés en des formules plaisantes aux 
oreilles ou s’imposant par l’imprévu de leurs associations verbales, je me 
donnais l’illusion d’être intelligent et sincère. J’ai cru pendant longtemps 
que j’écrivais pour trouver un refuge : de tout <( point de vue » ; que 
n’ayant pas d’ambitions littéraires, je n’écrivais pas par métier. Je serais 
devenu un aventurier de grande allure et aux gestes fins si j’avais eu la 
force physique et la résistance nerveuse de réaliser ce seul exploit : ne pas 
m’ennuyer, — me disais-je en fermant les yeux à ma faiblesse. Je pensais 
aussi qu’il n’y avait pas assez d’hommes nouveaux, que j’écrivais par habi 
tude, pour chercher des hommes et pour avoir une occupation. Se résigner 
et ne rien faire me paraissait une solution. Mais cela demandait un énorme 
privilège d’énergie. Et le besoin presque hygiénique de complications qui 
domine chacun de nous, s’accordait si bien avec ma nature instable, et 
m’empêchait d’adopter cette solution d’engourdissement. 
Pendant longtemps ce que j’écrivais à l’improviste était la matériali 
sation de mon dégoût envers tout et surtout envers moi-même. Contraire 
ment à la plupart des créateurs, j’écrivais pour détruire le sentiment qui 
m’y poussait. Je croyais extirper aussi le goût pour la littérature en 
l’étouffant par ses propres moyens techniques et dans ses formes consa 
crées. La part douloureuse de l’inquiétude vient de l’épanouissement 
féodal de la personnalité, et j’ai toujours rêvé de perdre la mienne et de 
devenir impersonnel. Annihiler la prétention de se regarder comme la 
demeure du monde et ne plus avoir besoin de justifier ses lois. 
Mais quel vain débat je mène, et quel emploi malhonnête je fais des 
facilités dialectiques. Je traîne involontairement mon ombre et le risque 
de son explication derrière moi. 
Je ne combats plus mes faiblesses, mes maladies, mes imperfections. Je 
les englobe dans ma force vitale. Elles me sont nécessaires à la digestion 
des conflits comme les microbes de l’eau le sont à la nourriture. Je déve 
loppe consciemment mes impuretés et mes vices, je voudrais les accroître,
	        

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