Full text: 4(1922-1923), Déc.-Janv. = Nr. 30 (30)

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BLAISE CENDRARS 
A la fermeture de la bibliothèque, sur les dix heures du soir, il sortit. 
Il était fatigué et très faible. Pourtant, il se sentait heureux, la tête 
remplie d’images, de mots et de pensées. Il marchait rapidement, en rasant 
les murs; sous le bras, le porte-feuille bourré des précieuses notes et aux 
doigts, la poussière merveilleuse des bouquins feuilletés. 11 ne songeait plus 
à sa misère, accueillait, avec un bon sourire, sa pauvreté et c’est incon 
sciemment qu’il traversait les rues. Des rythmes le secouaient. Il se mit à 
siffler la (( Marche turque » de Mozart. Il entendait tous les timbres de 
l’orchestre : l’éclat rauque des cuivres, le tintamarre scandé des cymbales 
et des tambours, le strident du triangle, les grelots, tout le martelé 
oriental de cette musique farouche et passionnée. 
Il s’avançait lentement, khalife d’une Bagdad ensoleillée. Les trois 
cents guerriers noirs l’entouraient, revêtus de leur cuirasse d’acier et le 
cimeterre au poing. Les fers de leurs chevaux sonnaient sur les pavés. 
Les rues étaient désertes; personne n’osait se trouver sur son passage et 
affronter impunément son regard dur. Aux fenêtres pendaient des tapis 
multiteints. Et une pluie de roses rouges tombait, continuelle... 
Tout à coup, il s’arrêta; il avait dépassé, de quelques maisons, sa 
porte. Quand il entra, le logis était sens dessus dessous. Des caisses et 
des ballots étaient poussés devant les meubles bousculés. On y emballait 
fiévreusement les hardes de la famille. La mère vint, les manches 
retroussées et le corsage déboutonné autour du cou. Elle se jeta dans 
ses bras et lui annonça, avec un grand flux de paroles, qu’ils partaient 
tous le surlendemain, à la campagne. Puis elle le fit asseoir sur un tas 
de paille et lui reprocha, avec mille câlineries, son absence, son mutisme 
et sa manière de vivre. Il devait être malade, disait-elle, le grand air 
de la campagne lui ferait du bien. Quand il reviendrait en ville, il serait 
apte au travail. Il se laissait doucement violenter; on empaqueta ses 
effets avec les autres.
	        
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