Full text: 4(1922), Octobre-Novembre = Nr. 29 (29)

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JEAls 7 EPSTEIN 
donc s’imaginer qu’insatisfaite, et même qu’insatiable, privée, désirant, 
souffrant et en quelque sorte incomplète et incurable. Tel est le secret 
des coeurs qui ne se racontent pas, de l’âme vague du romantisme. 
On l’a appelé, ce romantisme : amour de l’amour, passion des 
passions, sentiment des sentiments, enthousiasme chronique, tristesse 
exquise et, bref, la conscience qu’un homme peut avoir de la poésie, et 
peut-être ce qu’il conviendrait d’appeler la poésie elle-même. Tout cela 
est peu. 
Le romantisme est la personnalité en état de volonté. Et il arrive 
un moment où cette volonté, se concevant insatiable, ne cherche plus à 
se satisfaire. Toutefois, ne pouvant autrement, elle veut, volonté neutre, 
sans objet, comme ne voulant rien. Si René désire, c’est sans que son 
désir s’attache précisément. Il aime ce qui ne dure pas, ou cesse de 
l’aimer aussitôt, et ce dégoût de la vie est sans doute son goût le plus 
pur, son goût hors de tout accident physique, hors du temps présent. Une 
inadaptation générale à l’actualité caractérise le romantique. Percevant 
mal ce qui est, il se trouve exceptionnellement doué par contre pour 
comprendre ce qui fut, pourrait ou aurait pu être, et même ce qui pro 
bablement sera. Il vit dans une surnature arbitraire, esthétique et condi 
tionnelle au maximum. La perspective y est celle uniquement de la mé 
moire, c’est-à-dire strictement égoïste, et où le passé s’arroge les modes 
présent et anticipateur. Un système aussi personnel n’échappe pas aux 
lois, sinon il échapperait à l’analyse; ses lois tout au moins sont particu 
lières. Lois de la réalité mentale, réalité seconde (aussi réelle, c’est entendu 
que l’autre, mais approchant d’elle sans la joindre), comme cette réalité 
même, exquises, complexes, interférentes et mobiles au point de sembler 
caractères, vivants et libres. Tandis que de l’une, réalité extérieure, 
chaque jour — il semble, au moins — déchiffre un signe, l’autre nous 
livre si peu que rien, de son ordre. Tous les psychologues ne sont qu’oc 
cultistes; tous les occultistes, c’est plus grave encore, que psychologues.
	        
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