Full text: 4(1922), Octobre-Novembre = Nr. 29 (29)

812 
PAUL MORAND 
le différent, profitant de cette solitude profonde pour aimer tous les 
hommes, le visiteur ne rencontre pas ce qu’il cherche. 
Autour du dôme sont les cafés et les cercles, parés de glaces; ces 
raquettes rejettent les images avec une incroyable violence. Comme 
c’est l’Italie et le dimanche soir : une musique, dernier vestige de ce 
baume appliqué si longtemps et avec tant d’efficacité par l’administration 
autrichienne sur tous les prurits d’indépendance; enfin, trouant la nuit, 
une horloge lumineuse et des vélums de chrome tendus entre les pre 
miers étages. A gauche partent à fond de train deux rues commerçantes 
mais déjà dépeuplées, blasées sur l’amère pacotille de ces empo- 
riums milanais qui ont, depuis la guerre, envahi le pays. Mais à 
droite, où la rue est un plus obscur couloir, plutôt une fente, après 
d’humbles débuts, la lumière est plus chaude et plus âgée. Encouragement 
suprême, un sourd carillon retentit ; c’est le travail du piano mécanique. 
On a raison de ne pas se coucher de bonne heure à Syracuse, où 
les coqs chantent sous les lits. Place de la Liberté, la Prison dort, avec 
ses sentinelles qui demandent l’heure aux passants, captive elle-même de 
ses bornes enchaînées. Les chambres et les boutiques s’ouvrent de plain 
pied sur la rue, et l’on assiste à toutes les veilles et à tous les couchers ; 
les classes commerçantes attendent la fermeture, la tête dans les bras. 
De jeunes demoiselles reviennent de la musique dans des robes de mous 
seline tendue, en sac à raisin. Les conscrits passent en se tenant par le 
bout de leur baïonnette. Par cette chaleur, ces marrons sur la poêle. Et 
les Vierges victorieuses qui luisent au coin des rues, polypes enflammés, 
éclatantes tumeurs. Autour des fraîches pissotières, alimentées par l’eau 
des monts d’Hybla, il y a autant de monde qu’autour de la fontaine 
d’Aréthuse; mais non les tendres papyrus, parasols chevelus. 
Le bar est voûté et crépi à la chaux. Qui lutterait contre cette 
blancheur avivée par la lampe qui descend d’un fil? Les complets de 
toile crayeuse, sur ce fond, cessent d’exister. On ne voit que les cheveux
	        

Note to user

Dear user,

In response to current developments in the web technology used by the Goobi viewer, the software no longer supports your browser.

Please use one of the following browsers to display this page correctly.

Thank you.