Full text: 4(1922), juin-juillet = Nr. 27 (27)

MOGANNI NAMEH 
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... Il se voyait chef d’orchestre. Dans l’intérieur si laid de la cathé 
drale de Berne, milieu favorable à son rêve, car il y avait, maintes fois, 
tenu les orgues. Trois accords puissants annonçaient, au début, que les 
portes extérieures s’étaient closes avec fracas; un lent trémolo des vio 
lons, que le voile des mystères lentement s’entr'ouvrait, que la scène 
était tout intérieure; et le mineur de la tonalité, le jeu humain, pérennel, 
douloureux : la vie palpitante d’une âme. 
Du haut de son estrade, soutenu et porté, il dominait les instruments, 
réglait les rythmes, dansait, plastiquement, les phrases mélodives; de sa 
baguette magique, qui animait la vie primordiale de l’orchestre; de ses 
doigts nerveux, qui balançaient le sceptre de puissance illusoire; de 
son bras, qui scandait la passion des harmonies, l’accouplement des 
notules disharmoniques, le déchargement des atmosphères musicaux; 
de son geste impérieux, qui déversait les furies et les tumultes, ouvrait 
l’écluse écumante des grandes orgues; de son regard, qui allumait les 
voix des choeurs échafaudés par devant lui, les allumait, les éteignait, 
comme autant de cierges de pénitence et d’oraisons; du tressaillement 
de son dos, sous sa correcte redingote, qui fixait l’œil de l’auditoire, 
derrière lui ; de son pied, qui martelait les triomphaux éclats des cuivres, 
les chambardement des timbales, les délirants hosanna des blanches 
voix des femmes; de tout son être, enfin, qui, ayant incité, au mouve 
ment, toutes ces vies, ne pouvait plus les maîtriser, était emporté, sou 
levé, et dansait, fatalement eurythmique, la gigue de son anéantissement 
sur les débris fumants de son cœur!... 
Dans les violoncelles rampait, douloureux, le serpent de son sexe. 
Un motif de lumière tentait de le foudroyer; mais la bête vipérine dres 
sait, étincelante, la tête; un éclair améthyste, les chromatiques strillantes 
des violons, comme un regard de haine — et l’aigre rire d’un fifre!... 
Puis, peu à peu, les deux motifs prenaient plus d’ampleur, plus de 
puissance. Une dualité mauvaise s’accentuait, deux éléments, la terre 
et le feu, l’ange et la bête..., et des tonnerres, et un orage épouvantable 
se déchaînaient...
	        
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