Full text: 4(1922), juin-juillet = Nr. 27 (27)

regard les possibilités d'un amour sans préventives tendresses et cette 
douce chicane des feuilles de peupliers devant le vent. 
Le soir, maintenant, délaye une encre froide et bleue. Prenez garde 
aux vertiges sentimentaux! Je songe au voyage de noce de ma grand’- 
mère en Ethiopie, à la pipe en palissandre du garde-chasse. Certaines 
estampes aussi broient un exotisme perfide sous leur verre sage. Ici, c’est 
la campagne de Paris. 
Les choses qui se succèdent si vite nous laissent insensibles désormais : 
le cri nul de l’enfant à l’orée du village, ces nuages qui crèvent sous le 
soleil comme un tambour, les blêmes secrets des campagnes qui ne vivent 
qu’à la minute où nous passons. Les maisons roses, les églises (aigries 
de ce qu’un coq d’or ait pris la rose des vents dans son bec), les labours 
sombres, à notre passage, s’échaudent, enflamment leur mystérieux phos 
phore. Il faudrait se retourner pour savoir si leur vie se prolonge, si la 
flamme persiste. J’ai toujours pensé que les montres s’arrêtent de battre 
dans nos poches. 
Le cœur aussi, je doute qu’il s’éveille pour autre chose que les féeries 
d’un visage inexpliqué ou d’un corps qui s’effeuille et dont l’ombre 
s’héberge encore aux parois de la chambre. Irène, petite chose flexible 
que le hasard m’a donné pour acompte, et que j’ignore. Les cartes 
postales et les horaires la fascinent comme d’autres les lignes de la main 
et les bijoux. Je l’ai mise dans les bras d’un départ de week-end pour 
prévenir ses larmes menaçantes. Nous nous taisons de peur d’arriver en 
avance à ce carrefour de nous-mêmes où la route n’est possible qu’à 
travers les champs magnétiques du désir. Au seuil de l’aventure, l’accé 
lération des paroles se résoud toujours en un geste inévitable. Nous nous 
taisons, ai-je dit, et la nuit nous laisse choir dans son parachute, pour 
douze heures, jusqu’à l’abordée du petit jour. 
Phénomène que je cherche à m’expliquer : la vitesse, à mesure 
qu’elle mange plus d’espace, dérange mon sens de la durée. Un équilibre 
en moi se déplace. Le temps normal, à l’étroit dans ma pensée, tend à 
■
	        

Note to user

Dear user,

In response to current developments in the web technology used by the Goobi viewer, the software no longer supports your browser.

Please use one of the following browsers to display this page correctly.

Thank you.