Full text: 4(1922), février = Nr. 25 (25)

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RAYMOND RADIGUET 
non que je méconnaisse les collaborateurs de Jean Cocteau) le miracu 
leux décor d'Irène Lagut, les costumes de Jean Hugo, dont le talent 
dépasse celui du costumier pour atteindre à celui d'un dramaturge créa 
teur de “ types ", la musique des “ Six", pour ne me soucier que de 
la pièce, dont la parution dans les Œuvres Libres prouvera aux sourds 
qu'il y avait là autre chose que des phrases incohérentes. 
Parce qu'il comporte quelques danses, oserait-on dire du Bourgeoid 
gentilhomme que c'est un ballet agrémenté de texte? Au fait, consolons- 
nous: n’est-ce pas ainsi que la cour de Louis XIV l'entendait? 
De nos jours le théâtre est ou “poétique" (lisez “ anti-scénique ") 
ou “théâtre" tout court. Je ne sais lequel des deux genres est le pire. 
Pour la première fois, grâce à Jean Cocteau, on nous présente une 
pièce où la poésie s’exprime théâtralement. Les poètes, au théâtre, et 
les plus grands, ont toujours commis la faute d’émailler leur texte 
d'images poétiques qui ne font qu'alanguir l'intérêt de l'action. Ici, le 
langage n’est pas imagé, mais bien la pièce elle-même. 
Pour situer les Æariés de la Tour Eiffel le moins faussement po 
sible, j'évoquerais à la fois Molière et les tragiques Grecs, et auss 
les fééries de notre enfance, mais nullement Ubu roi duquel on a tenté de 
rapprocher la tragi-comédie de Jean Cocteau. Comment comparer le 
style sans fioritures, sans bavures des Mariés au langage bizarre, 
truculent de Jarry. Sans doute là aussi il y a de la satire, comme il y a 
du tragique, et bien d'autres choses, mais dire des Æariés de la Tour 
Eiffel que c'est une pièce satirique, c'est nommer citronnade un cocktail 
jqui contient un zeste de citron. 
Dans cet article, trop bref, il y a pourtant un point sur lequel je 
tiens à m'appesantir. Je veux parler du côté indéniablement “moderne" 
des Mariés puisque l'action se passe sur une plate-forme de la 
Tour-Eiffel, qu'il y est question de télégrammes, qu'on y utilise des 
phonographes, etc. etc. Mais, miracle 1 tout cet attirail qui me choquait 
et me choque chez tant de nos amis, au contraire m’enchante, me ravit. 
Nous sommes loin de la Tour de Delaunay, Jean Cocteau a réussi 
ce que je croyais du domaine de l’impossible. Jadis les mauvais poètes 
jetaient au public des roses toutes crues, aujourd'hui leurs descendants 
nous jettent à la tête des morceaux de Tour Eiffel. Déjà quelques-uns
	        
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