Full text: 3(1921), décembre = No. 6 (6)

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Images, reflets des choses absentes, quel prix n'attachons- 
nous pas à celui qui peut vous évoquer, au poète ? C'est lui qui 
possède la clef qui libère l’essain des mots plastiques ou colorés. 
11 arrache la soie fripée qui enveloppe la statue de la réalité 
et la dévoile dans sa pleine nudité, qu’il se nomme André 
Spire, Biaise Cendrars, Paul Morand, Giraudoux, — Giraudoux, 
dont le roman Suzanne et le Pacifique, collier infini d'images 
fraîches, nous distrait délicieusement des anecdotes écrites à 
l'usage des personnes pâles. 
Il faut accorder périodiquement à la littérature arthritique, 
où le verbe gît anémié, obèse ou efflanqué, une cure de [contact 
direct avec la réalité, un bain de Jouvence à la source de la 
sensation. Evanouissez-vous, hyperboles boursouflées, métaphores, 
défroques surannées, métonymies, vieilles coquettes, voici le 
poète, le créateur! Qu'il paraisse, et les cadavres de mots fades, 
écœurants qui embarrassent notre langue et bouchent notre 
plume se lèveront à son approche, comme les ossements sur les 
quels soufflait le prophète. De sa bouche, fluit le verbe neuf ou 
renouvelé, vêtement où transparaît l'image vive, hallucinante des 
objets, qui nous transporte, comme des enfants qui battent des 
mains devant un livre illustré. 
Je crois qu’un bon écrivain est d’abord un bon imagier. 
Ensuite, mais ensuite seulement, un bon metteur en ordre de 
pensées. A moins de vouloir enseigner ou démontrer, mais non 
pour plaire ou toucher. Le plus désordonné des romanciers, 
Marcel Proust, le moins styliste selon la formule de Buffon, 
possède une merveilleuse volière d’images. Certes, les images 
vieillissent et ces papillons colorés laissent leur fard aux doigts 
vulgaires de l’usage. Mais l'ajustement mécanique de la pensée, 
que nous appelons raisonnement, devient caduc aussi, et si nous 
pardonnons beaucoup à la rhétorique surannée de Bossuet et 
de Victor Hugo, c'est parce qu'ils ont projeté sur l'écran de leurs 
livres de belles images. Chateaubriand, avec sa faible dialectique, 
ne restera-t-il pas jeune plus longtemps, précisément à cause 
de la parure éclatante qu’il a jeté sur sa pensée ?
	        
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