Full text: 3(1921), décembre = No. 6 (6)

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Les images directes ne suffisent cependant pas à l’expres 
sion de la pensée Qu’on le veuille ou non, il s’établit entre elles 
des relations, des correspondances, dictées par des affinités natu 
relles ou de voisinage, Bientôt elles sortent ensemble et ces 
couples d'amies forment des comparaisons- Plus tard, pour la com 
modité de la conversation (car le salon de la conscience est trop 
étroit pour contenir beaucoup de monde à la fois) elles ne 
paraissent plus que seules, mais la vue de l’une appelle nécessai 
rement celle de l'autre. 11 y a alors métaphore. Parfois, la maî 
tresse de la maison, distraite, les prend l'une pour l’autre ; cette 
confusion se nomme métonymie. 
Le vocabulaire fourmille ainsi de gens équivoques dont on ne 
sait si le visage est emprunté ou naturel. Le temps se charge de 
déceler ces subterfuges en creusant de rides les uns et en faisant 
éclater une jeunesse éternelle sur les autres. Ainsi Boileau 
paraît fade pour qui ne réalise pas ses métaphores vieillies, 
papier-monnaie défraîchi par deux siècles d’usage. Les roman 
tiques éprouvaient le besoin d’étriller « ce polisson de Racine » 
alors qu’ils auraient dû se contenter d’épousseter son vocabulaire 
pour découvrir la pensée palpitante. 
M. Ed. Dujardin dans son bréviaire poétique De Stéphane 
Mallarmé au prophète Ezéchiel fait la guerre à la métaphore, bien 
qu’il reconnaisse ne pouvoir l’exterminer. Il est d’un bon chré 
tien de ne vouloir la mort de personne, mais il est d'un bon 
linguiste de savoir que les métaphores vieillissent, meurent et 
qu’il en renaît sans cesse. M. Jean Paulhan, dans son charmant 
opuscule Jacob Cow-, fait quelques passes d'escrime, après 
M. Dujardin, contre les théories de Bréal, de Darmsteter sur 
la vie et la mort des mots figurés. Il en appelle aux Kikouyous qui 
appellent la voie lactée « liane de ciel », et la joie « clair-de- 
lune de cœur ». Mais pourquoi se réfugier chez les Malgaches, 
quand nous pouvons surprendre ici même l'engendrement des 
métaphores? Aucun mystère dans cette incarnation. J'ai cité 
tout à l'heure un vers du poème de M. Paul Morand, Un
	        

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