Full text: 3(1921), décembre = No. 6 (6)

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cherche le buffet, j’ai soif. Je ne sais plus où sont mes mains. 
J’ai dû les oublier au buffet, dans mes gants. II faut attendre la 
marée... une petite heure, nous avons le temps de raconter des 
histoires de femmes. Enfin nous partons. 
“ Dis seulement Jésus, mon petit”. 
Moi, je ne veux pas mourir. Je ne veux pas dire Jésus. Si 
je disais ce mot — Jésus — je suis certain que mon cœur 
s’arrêterait net, bloqué par une balle. En effet, je me souviens 
d’un pauvre homme, très malheureux, si pâle, si pâle, d'un 
pauvre diable de Dieu qui n'a plus de sang et qui baisse la tête 
devant les soldats qui s’en vont, mais qui ne chantent plus parce 
que leur cœur s’arrêterait net. 
Toutes les abeilles qui n’ont plus de ruche et qui se vengent. 
Mon ami sans doute a cru que c’était une abeille, le petit éclat 
d’obus lui a troué le front. Mon ami s’est plié en deux comme 
s’il eut terminé son rôle ici-bas. Il n'a rien dit. Le médecin 
major m’a certifié que ce n’était absolument rien, seul le cuir 
chevelu est écorché. On a enfourné mon ami dans une camion 
nette : voici le pain de la guerre. Mon ami a fermé les yeux. 
Alors, deux minces filets de sang ont rampé hors de ses narines, 
les deux vers de terre lui ont dessiné deux brins de mous 
tache rouge et, Il est mort. Le diable aussitôt a fait ronfler le 
moteur : un feu d’enfer. La voiture s’est envolée comme un 
ballon d’enfant. 
“ Dis Jésus mon petit, pour qu’il te pardonne ! ” 
C est vraiment drôle. Eh bien non ! Je veux d’abord que vous 
me remontiez du fonds de ce puits. Je voudrais vous voir. 
Quelqu’un a cousu mes paupières. J’ai une colonne d’eau sur la 
tète, sur la poitrine, sur le ventre, sur les pieds. Racines, mes 
veines; un arbre m’écrase, l’échelle où des anges morts flottent 
pareils à des drapeaux. Cet arbre est un mât de cocagne. Des 
quartiers de soldats y sont suspendus : des bras, des jambes, des 
poumons, des sexes. Femme voilà ta chair. Les gouttes de sang 
sont des merises trop mûres qui éclatent. Pas une mésange, les 
corbeaux du deuil. Il y a d’affreuses têtes où les yeux nagent
	        
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