Full text: Numéro spécial (1er Octobre 1919)

A la manière de Torain 
Alors.., on va se faire démobiliser ? 
Les cygnes du Schwansee 
par Maurice Barrés 
Il y a près de trente ans — trente ans déjà ! — au cours 
d’un voyage en Bavière, je m’attardai à visiter Linderhof, 
Berg, Chiemsee, New-Schwanstein, tous les châteaux 
que Louis II bâtit dans les plus beaux sites de son 
royaume. Méditant d’écrire XEnnemi des lois, un petit 
livre qui devait conduire le culte du moi vers l’anar 
chisme, son aboutissement naturel, il me plut de tracer 
le portrait de Louis II qui opposa toujours les mouve 
ments de son cœur aux lois humaines et dont l’étrange 
existence ne fut qu’une protestation contre la vie réelle. 
J’errai longtemps dans les solitudes de la Bavière, au 
fond de ravins mystérieux, de gorges sauvages et mon pas 
glissait, derrière l’ombre du roi mélancolique, sur la 
mousse des forêts silencieuses, au bord des lacs solitaires 
que le courant rougissait entre les. sapins noirs. Sous les 
murs du château de Ilohenswangau je regardais souvent 
les cygnes se promener sur les eaux du lac légendaire. 
Et un jour, comme je leur tendais au lieu de pain des 
branchages les cygnes irrités voulurent se jeter sur moi. 
Je ne sais pour quelles obscures raisons ce souvenir 
m’obséda l’autre nuit tandis que je contemplais le long 
des rives de la Moselle la fête nautique que la ville de 
Metz donnait en l’honneur du président Poincaré. Je sui 
vais la course rapide des barques illuminées. Mille lam 
pions jouaient sur le sein mouvant du fleuve comme 
jouent les pierres d’un collier sur une poitrine frémis 
sante. De petites vagues clapotaient à mes pieds. Je 
songeais. J’ai toujours aimé à rêver près de l’eau. 
A mesure que nous avançons en âge, nous perdons je 
ne dis point la faculté mais l’émotion de sentir. Les 
années accomplissent en nous, sourdement pour ainsi 
parler, un travail d’élimination, un classement ; et c’est 
pourquoi nous réduisons les paysages aux lignes essen 
tielles et, même, nous distinguons parmi ces lignes le 
trait dominant qui est, èn quelque sorte,l’idéedu paysage, 
idée sèche, peut-être, dure et amère parfois, mais ferme, 
pleine de sens, et qui ne crève point sous la dent comme 
la croûte d’une pâtisserie soufflée. 
Ce qui, donc, s’imposait à moi, par-dessus tout, le long 
des rives bruissantes de la Moselle, c’était l’odeur des 
branchages en train de se flétrir, les branchages des arcs 
de triomphe, ceux qui jonchaient le pavé des rues, ceux 
aussi qu’agitaient les Lorrains tout heureux d’être libres 
et d’être français. Et cette odeur fanée me donnait à 
savourer l’amertume des fêtes finissantes. 
Que l’on y prenne garde ! Sans doute la guerre est — 
J»k. 
j. 
- ~ 
mL
	        

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