Full text: Numéro spécial (1er Octobre 1919)

LE CRAPOUILLOT 
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Elles pensaient toutes : « Ils nous défendent, rendons-les 
heureux ! », et c’était à qui s’ornerait de ses plus beaux 
atours, gainerait ses pieds des plus fins bas de soie, se 
préparerait par les meilleurs repas, décorerait son visage 
des nuances les plus délicates, emplirait son cœur des 
pensées les plus accueillantes... Ah! mes sœurs! vous 
avez bien mérité de la Patrie ! 
Enfin, je veux déposer une dernière palme sur le monu 
ment que je rêve. Je veux dire combien les femmes ont 
su « tenir ». Les hommes, harassés, auraient accueilli 
avec satisfaction la fin de la guerre. Mais les femmes, 
elles, qui avaient pris la coutume d’administrer le foyer 
et de vivre chacune à sa guise, voulurent qu’on allât jus 
qu’au bout. Non ! pas de défaillance ! Pas de sensiblerie.! 
Ah ! quelles paroles éloquentes, quelles exhortations 
romaines, trouvèrent alors nombre, de jeunes épouses 
pour obliger leur territorial de mari à rester sur la ligne 
de feu ! Et'cette force de caractère, elles l’avaient encore 
après quatre ans ! splendide exemple ! 
Oui ! Il faut élever un monument à la Femme Française ! 
Je connais une maquette composée parle célèbre sculp 
teur Grattesaindoux, un ami fidèle des Annales. Ouvrons 
une souscription ! En avant la musique ! J’espère bien, 
mes chères brebis, que chacune de vous laissera tondre, 
pour ce grand projet, quelques mèches de sa laine! 
Cousine YVONNE. 
A la manière d’Henry Bidou, critique militaire et théâtral 
Pomaroî a du cran, à la S cal a 
Les généraux Mouezy-Eon et A. Bisson. commandants 
en chef des troupes de la Scala, ont remporté sur le public 
parisien une victoire décisive. L’acTon offensive, menée 
selon les plus purs principes de stratégie napoléonienne, 
a eu raison de spectateurs désarmés devant une manœuvre 
que Clausewitz se fût plu à taxer d’attaque générale 
concordante. 
Trois phases dans la progression. 1 er acte : préparation. 
Le colonel Marcel Simon, interprète énergique de la 
volonté mouezyéonesque, campe dans l’appartement 
d’une jeune grue parisienne. Exposition. Tranchées 
d’approche. 2 e acte : infiltration. Cette fois le colo 
nel Simon lance ses jeux de mots, ses quiproquos, 
en avant-garde. Le rire s’infiltre parmi les fauteuils d'or 
chestre, et fuse, 3 e acte : l’assaut. Le public est débordé. 
Il n’en peut plus. Enveloppement. Les rates font mal. 
Mille mains battant l’une contre l’autre, font kamarad. 
Le rideau tombe : 24 heures d’armistice. 
Une fois de plus des généraux ardents ont su montrer 
le parti qu’on peut tirer, dans la bataille moderne, du 
jeu combiné des feux, de la rampe, et de la claque. 
Nous y reviendrons en détail. Henri BIDOU. 
A la manière des romans d'aventures 
Le Violon de l'Équipage 
par Pierre MAC-ORLAN 
Après avoir mouillé, lofé, culé, embossé et relâché 
durant onze semaines, entre le port de Tournelles et le 
port la Râpée, nous prîmes route, le 15, vers le S.-S.-Est, 
en direction de la Halle-aux-Vins, laquelle contient cet 
illustre Préau des Eaux-de-Vie, où tant de bons naviga 
teurs échouèrent, après avoir eu le vent dans les voiles 
tout au long de leurs existences de gentilshommes de 
fortune. 
La nuit accrochait, aux quatre coins du ciel, un pâle 
velours génois, peluché de nuages et piqué d’astres scin 
tillants. 
Sur le gaillard d’avant, Carco-le-Napolitain etWarnod, 
dit Poil-Rude, se battaient à coups de garcettes, au mi 
lieu d’un cercle de connaisseurs, qui les injuriait alterna 
tivement, selon les hasards du combat, et qui les traitait 
(dans toutes les langues parlées à bord) de : «Porcs d’York, 
de bougres de lougre. d’huîtres de Wainfleet, de rats de 
cambuse, de faux-saulniers, de puants gabelous, etc. » 
— Paix là-dedans, cria René Bizet, le capitaine, paix, 
foutre! ou je vous laisse marrons dans l’Ile Saint-Louis ! 
Et il ajouta, d’un air sarcastique, et d’une sèche voix 
de noix cassée : 
— Vous direz alors au vieux Billy que la Malabèe 
chasse toujours sur les ancres, foutre! à deux encâ- 
blures de la Mégisserie, bougre de bougre! 
— Terre! cria, dans la conque aux rubans noirs, le 
Béarnais Dyssord, debout sur le tillac et qui, en signe 
d’allégresse, crachait dans ses mains une salive jaunie 
par l’abus du tabac de Sumatra.. 
— Terre, hurla l’équipage, terre et boissons ! accos 
tons, suivons les quais noirs, allons, au fond des tavernes, 
boire les bières mousseuses, en des gobelets de verre, 
qu’apportent aux chevaliers de fortune des hommes qui 
cachent le tremblement de leurs jambes sous des ser 
viettes blanches et des tabliers verts! Nous verrons, au 
cœur de la ville, les fameuses femmes-qui-fument, dont la 
vue amollit jadis le cœur du capitaine Kidd, tant et si bien 
qu’il fit sa soumission et devint contrôleur sur un pon 
ton des Bateaux-Mouches et ne finit point, comme 
on Fa dit, sur le quai des Exécutions, entre Marrow-Dor 
et Meer Quanty! 
Ainsi s’exprimaient les marins, en exclamations puis 
santes et rythmées. Mais René Bizet fit couvrir leurs 
voix par les hurlements de la sirène. Le fracas attira, 
la police. Tous ceux qui avaient touché terre au pont 
Sully, furent transportés dans les geôles de la rue Monge 
où tout de suite eut lieu un équitable partage du tabac. 
Puis tout demeura silencieux, extraordinairement 
silencieux dans la Cité des Andouilles. 
Pierre MAC-ORLAN.
	        

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