Full text: Numéro spécial (1er Octobre 1919)

LE CRAP0U1LL0T 
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Contes de la grande Guéguerre 
Mariage du Soldat 
Le 
PAR LÉON WERTH 
Clavel est assis sur son lit, dans sa petite chambre 
parisienne. Il songe que dans deux jours sa permission 
sera terminée et qu’il faudra repartir là-bas. 11 voit défiler 
dans son esprit les fantoches grotesques et sinistres de 
son régiment : Le colonel à moustaches de matou, qui lit 
la Croix, distribue des médailles bénites aux soldats 
pendant l’Office et punit de trente jours de « pelote » les 
fidèles qui ne l’ont pas salué réglementairement à la sor 
tie des vêpres — ce galonné épileptique vit dans une 
bizarre intimité avec l’aumônier à face d’étrangleur d’en 
fant (qui passe pour détrousser les cadavres au poste de 
secours et achever les blessés) et se fait cyniquement 
entretenir par son secrétaire, un riche boursicotier israé- 
lite qui ne se maintient dans son filon qu’en perdant 
chaque jour d'énormes sommes au jeu. Clavel pense avec 
un frisson d’angoisse qu’il lui faudra de nouveau subir 
les observations du capitaine Marvejouls, un ancien 
souteneur devenu mouchard puis agent des mœurs et. dont 
la grande guerre a fait un traîneur de sabre, lecteur de 
YEcho de Paris; et endurer les injures du lieutenant 
Capini, dit « Au falot ! » un ignoble Corse, ancien employé 
de chez Richer, qui, à chaque offensive, totalement ivre, 
tire des coups de revolver dans toutes les directions, 
tuant plus souvent ses hommes que des ennemis... et aussi 
l’affreux adjudant Fiick, un rempilé aussi couard que 
méchant, condamné jadis dans une sale affaire de mœurs, 
et qui se venge de sa pourriture physique chaque jour 
plus avancée en terrorisant les bleuets, leur assénant sans 
merci de grands coups de matraque sur la nuque, ou les 
jetant à terre et leur piétinant sauvagement le bas-ventre, 
s’ils ne mpttent pas correctement l’arme sur l’épaule. 
Quant à ses compagnons de misère, parlons-en des « vail 
lants poilus » : des imbéciles et des brutes, sournois et 
voleurs, assez lâches pour n’avoir jamais encore eu le 
courage de refuser de se faire tuer. 
Clavel voudrait être assis à l’ombre des forêts. 
Dans deux jours il reverra la guerre, cette guerre qu’il 
espérait faire à la manière des soldats de l’an II et qui 
s’est révélée à lui comme la plus systématique des bou 
cheries. — Il retrouvera le front-caserne, avec ses dégoû 
tants cantonnements à paille pourrie, souillée de crachats 
et de dégueulis rosâtres. Clavel pense aux lugubres mon 
tées aux tranchées où le troupeau humain semble suivre 
son propre enterrement, aux attentes sinistres, avant 
l’attaque, dans l’aube blafarde, puis aux bonds dans la 
boue d’hommes soûlés à l’éther, se précipitant en avant, 
sous la menace des revolvers des chefs, et fous de terreur 
parce qu’ils savent qu’un barrage de 75 suit pas à pas les 
vagues d’assaut, pour tuer les lâches qui resteraient en 
arrière et pour achever les grands blessés désormais inu 
tilisables, qui ne pourraient qu’encombrer les locaux du 
service de santé et coûter à l’Etat des pensions exorbi 
tantes. La guerre, c’est un bagne où des forçats fra 
ternels sont contraints de s’entre-tuer, sous la menace 
de mort de leur garde-chiourme, pour qu’à l’arrière les 
gros puissent gagner des milliards en vendant des 
engins de mort tout en excitant les petits au carnage. 
PAR RENÉ BAZIN 
Après la messe du matin, où il s’était pieusement 
approché de la Sainte Table, Jean s’assit sous le tilleul 
centenaire qui ombrage une croix et regarda à ses pieds 
la plaine bleuâtre où levaient les semailles. Sa permission 
finissait dans deux jours, et déjà, l’homme simple et pur, 
arraché au terroir, revoyait les champs de l’Est où se 
consommait le grand sacrifice intimement consenti. Les 
nobles silhouettes familières se dressaient devant son 
âme : le colonel, ce héros sobre et dou.x, qui, chaque 
dimanche, montait les marches de l’église campagnarde 
trouée d’obus, et qui rendait aux hommes leur salut d’un 
geste plein d’une si haute gravité, ce chef dont le regard 
était comme un puits de ferveur et d’abnégation où se 
rafraîchissaient les cœurs épuisés. Jean revoyait aussi 
l’aumônier, figure religieuse et militaire à la fois, homme 
de bataille et de foi, consolateur des mourants, flamme 
des timides, et dont les bras, quand il officiait dans les 
bois, semblaient contenir tout le ciel ; le capitaine Marve 
jouls, rustique et jovial ; le lieutenant Capini, l’entraî 
neur d’hommes, à face mate et nette, que la bataille 
illuminaitd’une sorte d’exaltation miraculeuse; l’adjudant 
Flick, nourri des traditions de l’antique discipline fran 
çaise, à la fois rude, profonde et paternelle, et en qui les 
bleuets, encore parfumés de l’odeur et de la candeur du 
terroir natal, trouvaient un guide diligent sous l’écorce 
rugueuse du vieux soldat. Quant à ses compagnons 
d’obscure gloire et de renoncement, bien que quelques- 
uns, élevés à l école laïque, n’eussent jamais approché les 
Vérités Essentielles, et fussent infectés de ces doctrines 
qui poussent à l’abîme le vaste peuple des tsars assassinés, 
Jean ne pouvait songer à eux sans qu’une eau de 
tendresse mouillât ses yeux; et il priait la Vierge afin 
qu’elle intercédât auprès de son Fils et les ramenât dans 
les chemins dont ils étaient dignes ^ 
Dans deux jours, donc il reverrait la guerre, cet 
immense sacrifice collectif, ce bain de martyre et de 
sainteté des nations. Il retrouvera le village organisé en 
cantonnement, avec son église meurtrie, il sentira la 
chaude haleine fraternelle du régiment. Montées aux 
tranchées, où la boue et le feu, la souffrance et l’angoisse 
sont envoyés par Dieu comme des épreuves sanglantes 
et bénies! Assomption de tout un peuple pécheur et 
racheté ! Sombre joie des attaques et don total de soi- 
même! Grâces soient rendues à Celui qui régénère une 
nation dévoyée dans le bain de la douleur et retrempe 
son âme aux divins creusets de la mort! Et à l’arrière, les 
femmes prient, dans la campagne, dans la ville, en public 
et en secret, solennellement et particulièrement, afin 
qu’une vague de foi viennent battre les hommes en péril, 
les soutienne et les élève. 
Une alouette chantait dans le ciel et le soleil luisait sur 
le froment en herbe; Jean, assis sous le tilleul, laissait 
flotter sa rêverie sur les riches labours que divisaient des 
rubans de routes et sur les eaux dormantes de la rivière. 
L’ombre de la croix de pierre s’étendait en travers de la 
route blanche. Alors Jean vit monter vers lui Marthe, la 
veuve du journalier Pierre Delormeau, mort depuis un
	        
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