L’ŒUF DUR 
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MARCEL ARL4ND 
Histoires édifiantes 
I 
Vie de saint Aposthase 
On ne sait pas exactement en quelle année naquit Aposthase. 
C’était un enfant chétif et blond, fils du tyran d’Halicarnasse. 
Il boitait légèrement. A huit ans, il faisait brûler VIliade, réci 
tait l’Odyssée sans erreur, et chanta d’une voix si merveilleuse 
un hymne à la pureté que non loin de là une femme en couches 
retint ses cris. — « T’accorderai-je moitié de mon royaume, 
demanda son père en l’embrassant. — Plutôt, répondit l’enfant, 
la mort de ce gros cancre d’officier qui sourit béatement et par 
flatterie. » 
Il aimait les communs et les fermes. Les esclaves s’enivraient 
et sentaient le fumier. Les femmes se laissaient trousser à chaque 
buisson. Ce monde lui était aussi étranger que le temple où 
l’encens l’affolait. De la domesticité ou du temple, il n’eût su 
dire lequel l’attirait davantage et lui semblait le plus chimé 
rique. 
Rouler sa tête contre la fourrure des chats : jeu délicieux. 
Un jour qu’il caressait un pigeon apeuré, il sentit sa main se 
fermer sur le cou de l’oiseau et l’étreindre. Pour étouffer ses 
cris et ne point voir sa souffrance, il se coucha sur lui, les dents 
claquant d’angoisse et la main enserrant toujours la tendre 
victime. Quand celle-ci se fut roidie, il constata, non sans sur 
prise, que la volupté douloureuse qu’il avait éprouvée s’était 
traduite comme pour un acte d’amour. Ce fut son initiation aux 
fêtes érotiques. 
Il devint roi et jamais tant de douceur ne fut mêlée à une 
telle cruauté. Tourmenté par la charité, il fit brûler la moitié 
d’Halicarnasse, puis alla de ruines en ruines distribuer ses 
richesses.
	        

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