L’ŒUF DUR — 13 
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Elle connaît Marseille, Bordeaux, Biarritz, Saint-Moritz et 
le hollandais. Elle veut même m’apprendre le hollandais et 
se promener avec moi sur le plan de Bordeaux. Mais ce n’est 
pas dans le programme d’amour qu’elle m’a envoyé ce matin. 
Voici ce programme d’amour. Samedi : Nous nous retrouvons 
pour le dé jeûner. Nous ne nous quittons qu’après le dîner. 
Si nous allons au bord de la mer je cherche des arapèdes dans 
les rochers et nous les donne à manger dans ma main. Si vous 
nous promenons à l’intérieur vous me payez des olives noires 
que je mange dans votre main. Vous vous appropriez mes 
yeux, mes joues, ma bouche et un peu de mon corps. 
Dimanche : Le matin nous écoutons ensemble du Rameau 
et du Hændel. Après le goûter, vous me procurez des sensa 
tions larges et vagues. Vous me parlez tantôt très doucement, 
tantôt avec passion, mais sans croire ni à votre douceur ni à 
ma passion. Pas de littérature, mais des cartes postales. Votre 
amie Suzanne vous présente à ma mère. 
Lundi : Avant midi, nous nous communiquons nos concep 
tions du monde. Après, vous me laissez prendre quelques mè 
tres d’avance, puis vous me poursuivez, me soulevez de terre, 
et m’emportez où vous voudrez. Vous me touchez peu. 
Mardi : Vous vous comportez de telle sorte que je ne puisse 
pas le soir, après dîner, ne pas vous recevoir dans ma chambre. 
Mercredi : Cela ne me regarde plus. 
P.-S. : Ne m’envoyez pas de programme de tourisme : il peut 
pleuvoir. 
Qu’auriez vous pensé à ma place, ô ma lointaine amie ? Moi 
je me suis senti très simple, un peu jeune et très musclé. Comme 
il ne sonnait que dix heures quand je sortis, je gagnais le quai 
des Etats-Unis en carrant mes épaules, avec, à la main, une 
Introduction au Thomisme et un traité de trigonométrie. Puis, 
installé sur un banc, entre deux palmiers, près de barques 
encore humides de la pêche nocturne, en plein soleil, je me 
mis à travailler. De la terrasse du château, un Allemand ne 
détournait pas sa longue-vue de mes livres et s’instruisait 
avec moi. Pour qu’il perdît son temps, je tournai mon livre à 
l’envers. Que ne vous dois-je pas pour toutes les manières de 
lire que vous m’avez apprises ? Après une vingtaine de pages, 
je sautai sur le sable et y demeurai sans mouvement à me nour 
rir de soleil et d’air salé. Je tenais mes yeux presque clos. La 
mer crut que je dormais vraiment et à travers mes cils, je la 
vis, secouant toute pudeur, découvrir les ors, les verts et les 
mauves qu’elle voilait auparavant de bleu.
	        
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