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L’ŒUF DUR — 13 
Troisième lettre. Dimanche, après-midi. 
Je ne vous parlerai pas d’Annie, ou si je vous en parle, ce sera 
par souvenir et analyse, car je ne l’ai pas vue ce matin. Elle 
m’avait dénié tout rendez-vous ; et, la nuit passée, je me laissais 
hésiter à attendre d’elle un mot ou à n’en attendre pas, tenté 
de me parier avec moi-même qu’au moment où l’on m’appor 
terait mon courrier. La porte sursauta et moi avec elle, mais je 
permis aussitôt d’entrer et un maigre adolescent à casquette me 
tendit un papier. Je pariai pour Annie, oubliai de retenir le por 
teur, et m’aperçus trop tard que j’avais en main une dépêche 
adressée au Japonais qui couche dans la chambre voisine. Cela 
m’ennuya beaucoup à cause du portier adolescent qui croira 
que les japonais ont le même visage que les Européens. Je 
sonnai, puis j’ordonnai de porter ce télégramme à mon voisin. 
« Je ne l’ai pas ouvert » ; j’insistai là-dessus, car je tiens à l’es 
time du personnel de l’hôtel qui vend aux Anglais la cote de 
moralité des autres voyageurs. 
Après de grandes eaux froides, croisée ouverte, je pris posses 
sion de sens plus dispos et je décidai de me rendre sur les bords 
de la mer, sans essayer de retrouver Annie au concert de dix 
heures. On n’a pas toujours le temps, le soir, quand on s’en 
dort, de bien regarder le visage de l’âme qu’on dépose à 
côté de soi ; et le matin, il nous vient commodément de la 
remettre en vous sans y prêter la moindre attention. Ainsi 
perdons-nous la connaissance de nous-mêmes, peu sages, mon 
Annie. Vous savez que je n’aime pas ça et que vous me servez 
de miroir. Je me croyais donc prenant plaisir au contact d’Annie 
prêt à user s’il y avait lieu, de son plus tendre abandon, 
mais peu porté, même d’amour-propre, à mener moi-même ce 
court amour. Je m’y laisse aller, cela va, mais qu’on ne me 
demande rien outre, et je pense même avoir peut-être là de 
la bonté. 
J’arrivais à la promenade où la mer regarde avec des coups 
de vagues narquois le dos des naturels assis sur les bancs et la 
proéminence nasale des promeneurs de luxe qui accaparent 
la scène malgré les pas désespérément grands et les vêtements 
flous des insulaires. Suzanne Vié soudain m’accrocha. — Elle 
veut décidément m’avoir par surprise; et sans me laisser dire 
un mot me poussant vers une jeune femme, «Andrée, voici 
Jean-Pierre; — je vous présente, Jean-Pierre, à M m * Rolland ». 
Je demeurai calme, comme il sied, et complimentai M me Rol 
land sur Annie. Mais Suzanne m’interrompit : « Andrée est 
encore mieux qu’Annie et ne paraît pas sa mère, n’est-ce pas ? »
	        
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