L’ŒUF DUR — 13 
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toute l’attention de notre tact à sentir passer, à travers nos 
doigts presque croisés, le peu de vent qu’il y avait. 
Quand le soir vint, avec une froideur nouvelle, nous retour 
nâmes à l’hôtel du Cap. Manoël et Suzanne Vié nous y accueillant 
avec des mots peu aimables, nous accusaient de leur avoir, 
comme disait Manoël « posé un lièvre », parce que sans nous 
ils n’avaient pu bridger. L’heure du dîner, empêcha une dispute 
vaine. Nous parlâmes, à tour de rôle, de nos proches départs, 
moi le premier, puis, le lendemain les Rolland, puis von Ritter, 
et Suzanne la dernière ; mais nous nous nourrissions tous à 
rudes dents, comme si le vide que nous voyions se préparer en 
nous n’eût pas été sentimental. 
Après le dîner, M me Rolland me prit par le bras et m’en 
traîna dans un coin. 
— Vous savez, monsieur, que ma fille est fiancée. Depuis 
les âges les plus lointains, toutes les Rolland se sont mariées 
vierges : n’insistez pas auprès d’Annie. Moi, monsieur, je n’étais 
pas une Rolland. 
Et elle ajouta plus bas : 
— Si vous voulez essayer de moi, plutôt. 
Je ne marquai aucun étonnement et la priai seulement de 
parler plus haut, à cause d’une congestion de l’oreille que j’avais 
tous les hivers. 
Elle allait répéter quand Annie, qui nous surveillait, nous 
rejoignit. 
— O maman, ne me prends pas mon amoureux. 
M me Rolland eut un sourire pénible, une sourde envie 
de lutter, mais nous laissa après avoir caressé le menton 
d’Annie. 
— Quelle inconsistance, Jean-Pierre, que ma mère, mais ne 
me jugez pas là-dessus, et montez vite vous coucher, car j’ai 
sommeil et j’aime mieux monter sur vos talons que de vous 
sentir sur les miens. 
Je pus lui obéir sans embarras car l’excuse de mon voyage 
à préparer parut bonne. Il y eut comme une répétition d’adieux. 
Je montai mes deux étages, m’engageai dans mon couloir, 
mais arrivé devant ma porte je poussai la porte de l’autre 
côté du couloir et me trouvai dans la chambre d’Annie. 
Il y avait là une odeur extrêmement ténue d’alcool et de 
poudre de riz. Des toiles de Jouy pendues au mur les avaient 
drôlement parés. 
Je traînai un fauteuil épais vers les croisées et m’y cachai 
dos à la chambre avec, sur les genoux, un cahier enlevé à la 
table, en passant. La lune qui avait éclairé mes démarches, 
engueulée par un nuage-dragon, me laissa à l’obscurité. J’attendis
	        

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