L’ŒUF DUR 
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de sa grande hardiesse plus que de sa nudité après la pose, 
Rosa la donnait cette idée, pour ce qu’elle valait : Peut-être 
que c’était une faute que de vouloir copier de la beauté toute 
. faite. A l’école, on disait d’elle qu’elle avait un type classique, 
que c’était un Jean de Bologne. Elle ne savait pas bien exprimer, I 
mais un peintre, qui ne peignait pas comme les autres, lui ! 
avait montré des nus d’un vieux bonhomme qui vivait à la 
campagne, dans le midi, au pays de Zola, son camarade de 
collège. Ce vieux faisait poser des dondons, des maritornes, 
des gardes-barrières de chez lui, de vieilles luronnes et sa femme 
de ménage. Or, c’était très beau ! 
Ces paroles si simples, débitées d’un ton enfantin, boulever 
saient Alexandre de Montjoye. A la fois elles l’abrutissaient 
et elles l’exaltaient. Le duc, tour à tour, considérait le modèle 
comme si elle eut, cette simple et bonne créature, porté un grand 
secret qu’il fallait savoir atteindre, pénétrer, ou, au contraire, 
comme s’il n’y eut plus rien, absolument, à attendre de ce bel 
animal lumineux, rien que de la perfection de sa chair et de 
son exemplaire docilité. 
Lentement — à croire qu’elle ne songeait plus à se rhabiller — 
Rosa fût s’accroupir sur le divan. Ses fesses, robustes comme 
des roses de Renoir, liées à la douceur soyeuse des coussins 
supportant l’équilibre de son buste allongé et de ses jambes 
pliées, les genoux ramenés à la hauteur des seins. Elle serrait 
ses cuisses de ses bras rassemblés, regardant, au-dessus de ses 
genoux de jade, quelque chose qui était la forme décomposée 
de ses trop faibles pensées. 
Le duc demeurait trop peintre en présence d’un semblable 
modèle pour penser, d’abord, à son malheur. 
— Une Odalisque d’Ingres dans l’atelier de Courbet!... 
Et Renoir par-dessus le marché, n’est-ce-pas ? C’était un 
peu trop, bien plus qu’il ne fallait pour accabler cette intelli 
gence impuissante. 
— Rhabille-toi, petite. 
Elle obéit. 
Bien qu’on fut alors au lendemain du krak de V Union Colo 
niale dont les Montjoye avaient un gros portefeuille, et sans 
qu’il fût assuré que le duc en eût perdu le souvenir, il la prit 
contre lui, déjà vêtue, la câlinant en silence, sans passion, et 
lui glissant dans la main un billet de mille francs en disant : 
« Tais-toi ! On croira que je les ai perdus au jeu. » Alors Rosa 
qui avait envie de pleurer et qui regrettait de n’être plus toute 
nue, lui baisa passionnément les mains. C’est ce matin-là que 
le duc, qui depuis longtemps ne faisait plus l’amour, trompa 
pour la première fois la duchesse.
	        

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